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Autres regards / Pop culture

Un résumé de tous les jazz

Published on 31 October 2016

Après un concert marquant à la Salle Pleyel en 2012, Joshua Redman et Brad Mehldau se retrouvent une nouvelle fois pour un concert en duo sur le fil.

par Pascal Bussy


Il arrive qu’un concert porte en lui une intensité particulière, d’une part parce qu’il ne relève pas de la routine des tournées habituelles, mais aussi parce qu’il est particulièrement symbolique de l’évolution d’un courant ou de celle des musiciens concernés. Ici, c’est tout cela à la fois. Tout d’abord, Joshua Redman et Brad Mehldau nous renvoient un quart de siècle en arrière, à ce moment crucial des années quatre-vingt-dix où une nouvelle génération de jeunes interprètes est apparue sur la scène américaine, reprenant le flambeau de leurs aînés avec un respect mêlé de modernité et de volonté d’innover. Peu d’entre eux sont encore au premier plan aujourd’hui, et cela rend encore plus impressionnante leur présence aujourd’hui – tant ont disparu ou sont relégués au rôle de seconds couteaux…

Revenons à nos deux virtuoses, qui ont d’ailleurs des parcours jumeaux qui s’entrecroisent. Nés tous les deux à la charnière des décennies soixante et soixante-dix, ils font de brillantes études musicales et signent à la même époque chez Warner Bros., au moment où la major est en plein deuil de Miles Davis et où ses responsables ont décidé de remonter un département jazz. Joshua Redman publie un premier album éponyme et il est immédiatement adoubé par la critique qui l’intronise premier de la classe des jeunes saxophonistes. Quant à Brad Mehldau, on découvre très peu de temps après son approche du piano si particulière et raffinée alors qu’il vient d’être engagé dans le groupe de… Joshua Redman.

La partie n’était pas gagnée pour le souffleur car il est le fils de Dewey Redman, un héros du free, et beaucoup l’attendaient au tournant… Quant à Brad Mehldau, il n’était pas non plus facile de se faire une place au soleil sur une planète jazz très encombrée par de nombreux pianistes ; on peut d’ailleurs noter que son professeur fétiche, le magnifique et méconnu Fred Hersch, a vite été dépassé par son élève en termes de notoriété… Il faut dire que Redman et Mehldau vivent avec leur temps. Ils connaissent toutes les époques du jazz et admirent les Maîtres, mais ils sont aussi branchés sur les musiques soul et pop. Sur son premier disque le saxophoniste reprend plusieurs standards qui vont de Dizzy Gillespie à Thelonious Monk en passant par… James Brown. Et dès ses débuts Brad Mehldau réinvente des thèmes de John Lennon et Paul McCartney, de Radiohead et de Nick Drake. Si ces démarches en étonnent certains, elles s’inscrivent pourtant dans la droite ligne de l’histoire du jazz qui s’est toujours alimenté à la source des musiques populaires, voir John Coltrane dont le « My Favorite Things » n’est autre que le thème d’une fameuse comédie musicale de Broadway, The Sound of Music, connue chez nous comme La Mélodie du bonheur.

Menant de pair leur ascension et construisant leurs solides carrières, c’est tout naturellement que les deux compères se retrouvent au mitan des années deux mille dans l’écurie de Nonesuch, l’exigeant label new-yorkais, la filiale arty du groupe Warner qui publie également la crème des minimalistes américains (Glass, Reich, Adams), St Germain, Robert Plant et The Black Keys. Ils y poursuivent leurs parcours, Redman montant un groupe parallèle (James Farm) et gravant voici un an avec The Bad Plus un disque mémorable, Mehldau multipliant les expériences en enregistrant avec le guitariste Pat Metheny, la cantatrice classique Renée Fleming, enfin au sein du duo Mehliana en compagnie du batteur Mark Guiliana. Mais n’oublions pas bien sûr cet étonnant album de 2010, Highway Rider, où le pianiste apprivoise le synthétiseur et où il est rejoint au cœur d’un brillant casting par… Joshua Redman qui joue du saxophone sur plusieurs plages.

Ces retrouvailles donnent aux deux anciens jeunes loups l’envie de retravailler ensemble et d’explorer l’une des formules les plus attrayantes du jazz : le duo. Une prise de risques, aussi, car aucun d’eux n’en est vraiment familier. Redman a toujours privilégié la formule du groupe (souvent le quartet), et Brad a quasiment toujours évolué en trio (sa fameuse série « The Art of the Trio ») et en solo. Les voilà donc qui s’embarquent pour une série de concerts qui les occupe une bonne partie de l’année 2011. Sur scène ils se retrouvent, se cherchent parfois, vont vite vers des sommets qu’ils prennent plaisir à arpenter. Le répertoire est éclectique, mêlant standards revisités et originaux des deux artistes (ils sont aussi de grands compositeurs), comme par exemple ce « Soul Dance » qui est issu d’un des premiers albums de Redman.

 

Beaucoup de ces soirées magiques sont enregistrées, mais curieusement elles ne voient le jour qu’aujourd’hui, avec cet album Nearness (traduction française : « Proximité ») qui porte si bien son nom et dont les six morceaux ont été soigneusement sélectionnés dans les bandes de six concerts européens. Il faut dire qu’entre-temps les deux musiciens ont continué à mener leurs activités, ajoutant notamment un diamant à leur discographie commune avec le Walking Shadows de Joshua Redman paru en 2013, un somptueux recueil de ballades où la production, le piano, certains arrangements de cordes, sans oublier le vibraphone et les cloches, sont assurées par… Brad Mehldau.

C’est toute cette magie que l’on retrouvera ce soir au cours des dialogues et des entrelacs de ces deux personnages désormais essentiels du jazz contemporain. Une musique habitée, sorte de résumé de tous les jazz, puisqu’elle passe par le swing, le bop, l’improvisation, et bien sûr les audaces harmoniques et mélodiques dont Brad Mehldau et Joshua Redman sont coutumiers.

Brad Mehldau & Joshua Redman
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Monday November 14 2016 - 20:30