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Musique illustrée / Concerts de légende

13 avril 1940 : Bartók et Szigeti interprètent Debussy

Publié le 17 Mars 2015

Le 13 avril 1940, Béla Bartók et Joseph Szigeti insufflent une imagination foisonnante à la Sonate pour violon et piano de Debussy.

par Bertrand Boissard

C’est dans un contexte particulier que, le 13 avril 1940, se déroule à la Bibliothèque du Congrès de Washington, sous les auspices de l’Elizabeth Sprague Coolidge Festival, un concert en tous points historique. Le violoniste Joseph Szigeti avait fui les persécutions nazies l’année précédente, tandis que Bartók, alors en tournée américaine (il se produira quelques jours plus tard au Carnegie Hall de New York), allait six mois après quitter définitivement — ce qu’il ignorait encore — la Hongrie pour les États-Unis. Le directeur du département musique sauvegarda fort heureusement la performance sous forme de disques en acétate, conservés dans les archives de l’institution américaine.


Ce document comporte un double intérêt. Il permet d’apprécier le talent du Bartók pianiste, dont les témoignages en tant qu’interprète sont relativement rares, spécialement en concert. Enfin, il est passionnant de l’entendre se confronter à une page d’un de ses plus illustres « confrères », par ailleurs grandement admiré. Le reste du programme comprend une exécution intense et pleine de relief de la Sonate « À Kreutzer » de Beethoven et de deux partitions du compositeur hongrois, la Première Rhapsodie et la Deuxième Sonate.

Jamais, peut-être, la Sonate de Debussy, dans ses premières mesures, n’aura été enveloppée de tant de douceur. Mais, rapidement, elle prend son envol, fantaisie débridée, bien que toujours fine. L’archet soyeux et pur de Szigeti se mêle aux clairs-obscurs, à la vaste palette du clavier de Bartók, peintre lucide et bienveillant des visions du créateur français. Après un Intermède fantasque et irréel, d’une souveraine liberté, le finale libère son énergie salvatrice — qui n’exclut pas un lyrisme fier. On s’émerveille que cette œuvre à la verve intarissable aie pu voir le jour en pleine Première Guerre mondiale, un conflit qui avait considérablement affecté un Debussy par ailleurs malade. Béla Bartók se trouve à l’époque dans un état moral également fragile et, bientôt, il ressentira les premiers symptômes du mal qui l’emportera cinq ans plus tard. Le rapprochement de la situation de ces deux géants du XXe siècle procure à cette interprétation éloquente un surcroît de charge émotionnelle.

Hilary Hahn
Musique de chambre

Hilary Hahn

Salle des concerts - Cité de la musique
Jeudi 26 mars 2015 - 20:30