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Musique illustrée / Concerts de légende

24 août 1950 : Bruno Walter dirige la Quatrième Symphonie de Mahler

Publié le 8 Février 2015

Le 24 août 1950, Bruno Walter et l’Orchestre Philharmonique de Vienne offrent une lecture miraculeuse de la séraphique Quatrième Symphonie de Gustav Mahler.

par Bertrand Boissard

À Salzbourg, en ce 24 août 1950, un ange est passé. A-t-il recouvert de ses ailes l’Orchestre Philharmonique de Vienne pour que s’invite au Festspielhaus ce sentiment de pureté céleste ? Au programme, l’ouverture d’Egmont de Beethoven, la Symphonie no 39 de Mozart et la Symphonie no 4 de Mahler. À la tête du vénérable orchestre, rien de moins que Bruno Walter, assistant — mais plus que cela, disciple, propagandiste fervent — du compositeur mort 39 ans auparavant. En 1950, Mahler n’est pas le créateur que nous connaissons aujourd’hui, universellement connu et admiré, drainant les foules les plus larges, et dont tous les grands chefs, quasiment sans exception, veulent s’emparer. Depuis sa disparition, l’Orchestre Philharmonique de Vienne l’a peu joué, et même un peu oublié. C’est ici, d’une certaine manière, que va  renaître la légende Mahler.

Il règne dans cette exécution à la fois l’excitation des (re)découvreurs et une ambiance apaisée unique. C’est que cette Quatrième possède un caractère bien à elle. Éthérée, auréolée d’un charme typiquement viennois, elle se distingue de l’ampleur sonore et de la philosophie tragique de la plupart des autres symphonies du compositeur autrichien. C’est ici un peu sa « Pastorale ». Probablement les spectateurs se sont-ils demandé s’ils n’avaient pas été témoins d’un mirage. Les frontières entre rêve et réalité, matériel et spirituel, semblent abolies. Tout prend forme en l’instant, mystérieuse alchimie née du creux des mains de Bruno Walter, le « Bon » chef d’orchestre.

Sous sa direction, le premier mouvement fait office de déambulation tranquille à travers des paysages lumineux, tandis que le deuxième tient à distance les sarcasmes du violon solo désaccordé. L’avant-dernier s’apparente à une méditation mélancolique marquée, dès le début, par un lyrisme prenant, celui des violoncelles du Philharmonique de Vienne. L’interprétation de Bruno Walter est ici incomparable. Il n’existe pas moins de dix versions du chef de cette œuvre, échelonnées de 1945 à 1960, dont neuf enregistrements de concerts. Mais jamais, sans doute, n’a-t-on entendu une telle beauté de chant, révélée par des cordes à la lumière séraphique. Le climax pourra alors retentir, presque triomphal en ses coups de timbales, révolte contre les forces des ténèbres. Avec l’apparition de la soprano Irmgard Siegfried, le dernier mouvement atteint cette vision de paradis que Mahler appelait de ses vœux. C’est un monde idéal qui apparaît devant nous, une chimère où l’archange chantant déploie des trésors de candeur et de félicité.

Mariss Jansons
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Vendredi 20 février 2015 - 20:30