Notes de passage

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Musique illustrée / Concerts de légende

3 mars 1976 : Mravinsky dirige la Dixième de Chostakovitch

Publié le 15 Février 2015

Créateur des grandes fresques sonores de Chostakovitch, Evgeny Mravinsky dirige le 3 mars 1976 à Leningrad une poignante version de la Dixième Symphonie.

par Bertrand Boissard

3 mars 1976. Une chape de plomb s’abat sur la Philharmonie de Leningrad. Les premières notes de la Dixième Symphonie de Chostakovitch viennent de retentir, lointaines, ténébreuses. Violoncelles et contrebasses amorcent leur cheminement lugubre. Si leurs méandres rappellent curieusement le début de L’Oiseau de feu de Stravinski, ce n’est certes pas à un conte luxuriant que sont conviés les spectateurs. La noirceur désespérée qui imprègne cette version ne peut être isolée du contexte historique : Chostakovitch était mort sept mois plus tôt. La vision d’Evgeny Mravinsky n’a pu ce jour-là qu’être marquée par cette disparition récente. Les deux artistes restent en effet indissociables. Non seulement le chef d’orchestre a créé la Dixième (le 17 décembre 1953), mais il est aussi celui qui a conduit les premières des Cinquième, Sixième, Huitième, Neuvième et Douzième.

Quelques toux du public – le froid devait être polaire à cette période de l’année – n’arrivent pas à perturber l’intensité de cette interprétation. Le deuxième mouvement, Allegro, un char d’assaut musical tout de fierté et animé d’une volonté de puissance manifeste, avance, inéluctablement. Les violons se mettent à dérouler l’ironie de l’Allegretto, flûte et piccolo entamant bientôt une danse sarcastique avant que, sur les rythmes francs des cuivres, les violons ne s’ébranlent en un ballet aux accents acérés. Après une sombre introduction, l’ultime volet fait entendre un thème aux cordes – repris par la flûte et le piccolo – d’une extrême vivacité, quoique d’une joie inquiétante. Avec Chostakovitch, la tragédie n’est jamais loin et se cache sous les oripeaux d’une allégresse de façade. Un basson débonnaire donne libre cours à sa fantaisie. Tout s’achève dans un optimisme triomphal.

Directeur musical du Philharmonique de Leningrad pendant cinquante ans, jusqu’à sa mort en 1988, Mravinsky ne fait qu’un avec son orchestre. Redouté, méconnu (on sait peu de choses sur sa vie privée), le chef réclamait, à l’instar d’un Sergiu Celibidache, un nombre si élevé de répétitions qu’il aurait horrifié n’importe quel administrateur d’orchestre en Occident. Mais le résultat, tel qu’il s’exprime dans cette interprétation d’une des plus grandes symphonies de Chostakovitch, atteint des niveaux de cohésion sonore, d’énergie et d’équilibre qui rendent justice à l’œuvre du géant russe. Que ce soit dans les moments de sombre solitude, épiquement rageurs ou exultant d’un espoir forcené, Mravinsky ne relâche jamais la tension et dirige son orchestre d’une main de fer.

Yo-Yo Ma
Concert symphonique

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Andris Nelsons - Yo-Yo Ma
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Jeudi 3 septembre 2015 - 20:30