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Perspectives / Lectures

Henri Dutilleux, la biographie

Publié le 25 Février 2016

Dans son ambitieuse biographie, Pierre Gervasoni a mené un long travail d'enquête, recherchant les témoignages d'époque, fouillant les archives publiques et les fonds privés. L'histoire d'Henri Dutilleux a alors pris la forme naturelle d'un roman. Extrait.

par Pierre Gervasoni


Le samedi [19 mars 1937] se déroule, à Pleyel, un festival Maurice Ravel. Henri Dutilleux n’aurait raté pour rien au monde ce rendez-vous. À commencer par la répétition à laquelle il assiste dans l’espoir d’approcher le maître de Montfort-l’Amaury.

Ravel n’est pas dans la salle lorsque l’orchestre s’installe. Il est probablement en train de fumer une cigarette sur le trottoir et ne se décidera à rentrer qu’à la dernière minute, quand on lui aura assuré que tout est prêt. Avec la titanesque chorale Yvonne Gouverné, requise pour l’exécution intégrale de Daphnis et Chloé, cela peut prendre du temps. Charles Münch aussi – le chef – est encore invisible. Henri Dutilleux regarde de tous côtés et distingue seulement quelques personnalités de second ordre dans l’auditoire réduit de la générale. Soudain, les conversations cessent. Münch lève sa baguette et l’Orchestre de la société philharmonique de Paris entame la Rapsodie espagnole. Henri Dutilleux n’ose pas se retourner. Ravel a horreur de se sentir observé. Les minutes passent. Le chef a peu de choses à corriger dans l’interprétation du premier numéro comme dans celle des Valses nobles et sentimentales qu’il dirige ensuite. Avec le Concerto pour la main gauche, c’est une autre histoire ! L’œuvre a déjà été donnée ici et là depuis 1931 mais Ravel a mis un point d’honneur à faire savoir que la date du 19 mars 1937 pourrait être considérée comme celle de la véritable création. L’exclusivité de six ans accordée à Paul Wittgenstein, créateur du concerto à Vienne, est arrivée à son terme, de sorte que le compositeur va pouvoir obtenir d’un second pianiste que la partition soit jouée rigoureusement comme elle a été écrite, chose qu’il avait exigée en vain du premier. Tout Paris a en mémoire l’incident qui a opposé Ravel et Wittgenstein quelques années plus tôt à propos des aménagements effectués par le commanditaire de l’œuvre. « Je suis un vieux pianiste et cela ne sonne pas ! » avait plaidé l’auteur de l’hérésie. « Je suis un vieil orchestrateur et cela sonne », avait soutenu l’auteur du concerto. Aucun risque de trahison aujourd’hui avec Jacques Février, qui a été élevé dans le culte de Ravel depuis son plus jeune âge. Il était né depuis deux heures seulement lorsque son père, Henry, lui-même compositeur, avait couru le présenter à son camarade de la classe de Fauré… Pendant qu’on avance le piano pour Jacques Février, une pause de quelques minutes permet aux uns et aux autres d’échanger quelques impressions et de se dégourdir les jambes. Henri Dutilleux en profite pour se poster plus en retrait dans le parterre et observer l’idole des jeunes du coin de l’œil.

De profil, le visage de Ravel semble tendu comme un arc dont le nez constitue la flèche, pointée vers le bas, sans trop tirer sur une ligne tracée au cordeau du front jusqu’au menton. Plaqués par un voile invisible qui surpasse en maintien la plus chic des pommades, les cheveux glissent vers l’arrière jusqu’à la naissance de la nuque dans un arrondi qui se redresse avec la souple rectitude d’une baguette de noisetier. Réplique miniature de cette courbe harmonieuse, l’oreille se tient en retrait de l’instrument de visée qu’incarne la tête. Elle est l’âme dans l’arme.

L’exécution du concerto ne provoque aucune réaction chez le compositeur. Flegmatique pour l’entretien d’une image de façade ou absent en conséquence d’un déclin neurologique ? Ravel ne paraît plus accessible que dans sa musique. Le Concerto pour la main gauche fait forte impression sur Henri Dutilleux, qui est impatient d’en étudier le détail dans la partition. La version intégrale de Daphnis et Chloé l’intéresse moins. Trop de richesse, notamment chorale...

La répétition terminée, l’admirateur de Ravel attend Roger Fayeulle, qui a eu la chance de participer à cette séance historique en assurant le remplacement d’un corniste de l’orchestre. Henri Dutilleux se trouve à proximité du foyer lorsqu’il aperçoit Ravel aux côtés de Jacques Février. Le compositeur et le pianiste avancent dans sa direction. Le jeune musicien osera-t-il s’adresser au maître ? Impossible. Ravel, hagard, ne voit rien et n’entend rien. Aucune réaction à l’écoute des propos enthousiastes que tient Jacques Février sur les concerts qu’il a récemment donnés avec la musique du maître. Le jeune observateur reste pétrifié par la scène qui vient de se jouer tout près de lui. Deux anomalies l’ont marqué dans le visage de Ravel. Lune de couleur, l’autre de lumière. D’abord la peau, rouge. Pas dans le ton d’une amorce de teint hâlé, non, rouge vif. Par l’effet d’un coup de sang ou d’un mauvais traitement. Le compositeur est très malade. En outre, son regard est éteint. Autant dire que la tête du petit homme a l’air d’un crâne posé sur les reliques vestimentaires du gentleman. D’ordinaire, les yeux de Ravel sont tapis au fond d’orbites caverneuses que d’épais sourcils assombrissent crûment. Ces billes d’inquisition partent de très loin pour atteindre leur cible, souvent anéantie par un jugement cinglant. Recroquevillées dans leur antre inquiétant, seul territoire encore sauvage d’une physionomie de haute couture, les pupilles de Ravel n’ont pas pour habitude de s’offrir dans les grandes largeurs comme aujourd’hui. Elles témoignent ainsi d’un vide. La vie a déserté la plage distinguée, où ne subsistent que des joues tirées à quatre épingles entre oreilles huppées et lèvres déchues.

Le concert du 19 mars 1937 fait salle comble. Henri Dutilleux est bien placé. Mieux qu’au Théâtre du Châtelet, trois ans plus tôt, lorsqu’il a aperçu pour la première fois Ravel en chair et en os. Le 1er décembre 1934, il avait dû se contenter d’un accès au poulailler pour assister à la création du triptyque Don Quichotte à Dulcinée, avec en soliste le baryton Martial Singher. Du pur Ravel – il s’agit d’ailleurs de sa dernière œuvre achevée à ce jour –, mais une partition moins marquante que le Concerto pour la main gauche, dont la dette envers le jazz a été reconnue par le compositeur. Un aveu qui donne à réfléchir quand on sait que Ravel est sur toutes les lèvres et sur toutes les portées au Conservatoire. C’est le seul compositeur vivant qui fasse l’objet d’exercices d’écriture « dans le style de… ». Alors, Henri Dutilleux repense à la générale du matin. Il a été tenté de se présenter à Ravel et de lui parler de sa situation de jeune sous influence. Quels conseils aurait-il reçu de son mentor ? Sans doute quelque chose comme : « Prenez un modèle; imitez-le. Si vous n’avez rien à dire, vous n’avez rien de mieux à faire que de copier. Si vous avez quelque chose à dire, votre personnalité ne paraîtra jamais mieux que dans votre inconsciente fidélité. » Henri Dutilleux n’a pas copié Ravel dans Barque d’or mais il en a été fort imprégné. Sa personnalité s’est-elle pour autant manifestée ? Vuillermoz semble le penser.

Extrait de Pierre Gervasoni, Henri Dutilleux, Actes Sud – Cité de la musique – Philharmonie de Paris, 2016, pp. 128-130.

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Jean-Claude Casadesus
Concert symphonique

Jean-Claude Casadesus

Orchestre national de Lille - Boris Berezovsky
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Lundi 20 juin 2016 - 20:30

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Centenaire Dutilleux

Compositeur, poète par sa vision. Ambassadeur de la création musicale. Témoin de son temps.
Henri Dutilleux (1916-2013) est mis à l’honneur durant toute l’année 2016, centenaire de sa naissance.

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