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Le papotage musical d’Erri de Luca

Publié le 1 Février 2017

Dans La musica insieme, sorte d’autobiographie musicale, l’écrivain Erri De Luca compose une magnifique mosaïque à partir de souvenirs et de témoignages sonores. Avec la complicité du saxophoniste Stefano Di Battista, de la chanteuse Nicky Nicolai et d’un trio d’habiles rythmiciens. 

par Pascal Bussy

 

Le rapprochement entre la littérature et la musique est déjà très ancien. Au fil des siècles il a nourri les chansons des troubadours, l’opéra, bien sûr, jusqu’aux lieder du romantisme allemand et aux mélodies françaises ; Fauré et Debussy ont par exemple composé sur des textes de Verlaine, tandis que Ravel s’inspirait de Jules Renard et Poulenc de Paul Eluard. La liste de tous ces mariages est presqu’infinie.

Les musiques actuelles sont elles aussi marquées par les textes de grands poètes. Dans le domaine de la chanson, Léo Ferré a notamment chanté Apollinaire, Yves Montand Jacques Prévert, et dans celui du rock on connaît l’influence de Rimbaud et Baudelaire sur un Jim Morrison ou une Patti Smith. Du côté du jazz, son swing a inspiré nombre d’écrivains ; Simone de Beauvoir et Françoise Sagan en ont été les chroniqueuses, le romancier Christian Gailly en a fait le décor de ses fictions, et on ne compte plus les polars qui utilisent ses ambiances, de Chester Himes à Nat Hentoff, en passant par Charlotte Carter et Michel Boujut.

Au milieu de ces démarches artistiques, certains vont encore plus loin. C’est le cas avec cette création atypique venue d’Italie, imaginée par l’écrivain Erri De Luca avec la complicité du saxophoniste Stefano Di Battista, de la chanteuse Nicky Nicolai et d’un trio d’habiles rythmiciens, Andrea Rea au piano, Daniele Sorrentino à la basse et Roberto Pistolesi à la batterie.

Tous ces protagonistes sont tous curieux, ouverts, prêts à prendre des risques. Erri De Luca le premier, car il n’en est pas à sa première tentative de fusion entre ses textes et la musique. Il y a dix ans déjà, il s’était produit en Italie et en France avec ses compatriotes, le chanteur Gianmaria Testa et le clarinettiste Gabriele Mirabassi, dans Quichotte et les invincibles, et en 2014 il avait mis au point La musica provata, sorte d’autobiographie mise en chansons qui, affirmait-il, « aiguisent les souvenirs ».

Stefano Di Battista a toujours été lui aussi avide d’expériences. Après avoir fait ses classes, tant en Italie qu’en France, et être devenu l’un des meilleurs souffleurs hard bop – tant au sax alto qu’au soprano –, il a joué avec Elvin Jones, le batteur historique de John Coltrane, avec feu Michael Brecker, puis n’a pas hésité à confronter son quartet à un orchestre symphonique (son album Round About Roma en 2002). Plus récemment, avant de revisiter des musiques de films avec le guitariste Sylvain Luc (Giu la testa, 2014), lui aussi a déjà été chercher du côté du mariage musique / écriture en collaborant avec le journaliste de La Repubblica Gino Castaldo pour son projet Woman’s Land (2011) ; un fort bel hommage au rôle de la femme dans notre millénaire, et où on pouvait croiser les fantômes d’Ella Fitzgerald, de Valentina Tereskova, la première femme cosmonaute, de Coco Chanel, et même de plusieurs héroïnes de fiction, telles Molly Bloom ou Lara Croft.

Moins connue en France mais très célèbre dans son pays natal où elle a enregistré quatre albums, Nicky Nicolai est une chanteuse de jazz audacieuse. Elle s’est fait connaître du grand public en Italie en participant à un programme télévisé populaire et en participant à plusieurs reprises au célèbre Festival de chansons de San Remo. Comme son mari – qui n’est autre que Stefano Di Battista ! –, elle est née à Rome et son rôle est essentiel dans l’aventure.

Le titre de ce nouveau spectacle 100 % transalpin imaginé par Erri De Luca, La musica insieme, pourrait se traduire par « La musique ensemble ». À mi-chemin entre les conversations d’un salon de musique moderne et le « papotage musical », comme le qualifie lui-même l’écrivain – il parle aussi de « chiacchierata », donc de bavardage –, on y retrouve cette musicalité des mots qui est la marque de fabrique de son art du récit. À la source des textes qu’il a choisis, des souvenirs et des témoignages, un peu comme s’il feuilletait son journal en nous en lisant des extraits, quelquefois même en en déclamant quelques-uns des épisodes clés. On y retrouve les thèmes récurrents de son œuvre de romancier, de poète, mais aussi d’essayiste et de pamphlétaire : l’Europe, les migrations, les quartiers de son enfance à Naples, l’amitié, l’amour bien sûr… Et il est fascinant de voir ce libre penseur, l’auteur de Trois chevaux, du Poids du papillon, mais aussi de La parole contraire, un essai dans lequel il défendait il y a un peu plus d’un an son droit à utiliser le terme « saboter » dans l’affaire du train à grande vitesse Lyon – Turin, au cœur d’un spectacle musical inédit…

 

 

Chef d’orchestre d’un groupe qui sort des sentiers battus, Stefano Di Battista met toute sa fougue et sa virtuosité au service des mots de l’auteur, il improvise avec élégance et son hard bop se fait parfois romantique. Nicky Nicolai, vocaliste plus que chanteuse, pousse les mots d’Erri De Luca dans leurs retranchements, sur une rythmique qui passe de l’aérien à la pulsation d’un jazz qui a parfois des allures de bande son de cinéma.

On sent les artistes heureux et fiers de s’impliquer dans ce qui ressemble autant à un concert new look qu’à une performance narrative, à moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’un grand moment de théâtre musical… Les mots s’entrechoquent avec les notes, dans l’un des plus beaux alliages entre le verbe et la musique qui puisse exister aujourd’hui.
 

Erri De Luca / Stefano Di Battista / Nicky Nicolai
Salle des concerts - Cité de la musique
Du vendredi 10 février 2017 au samedi 11 février 2017