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Les mille et une musiques de John Zorn

Publié le 3 Mars 2017

Zorn, c’est l’homme des séries. Pour embrasser sa musique, que ce soit celle d’il y a 20 ans ou celle d’aujourd’hui, il faut jouer du grand angle. 

par Alex Dutilh

John Zorn, Bill Laswell et Mick Harris à la Cité de la musique (juin 2008).

 

Mille facettes, toujours là où on ne l’attend pas. La même philosophie que Miles Davis concernant la création : ne jamais regarder dans le rétroviseur. Mais à la différence de Miles, il n’avance pas groupe après groupe, période après période. Zorn est en permanence dans la simultanéité, avançant plusieurs projets en parallèle, souvent aux antipodes, de l’extrême écriture à l’improvisation totale, de la violence sonore la plus brute à la sophistication de timbres hyper sensuels.

Comme si son équilibre ne pouvait s’épanouir que dans le grand écart permanent. En tout cas sur le plan de la forme musicale. Car au fond, on perçoit clairement les lignes de force qui traversent toutes ses expressions : un sens aigu des nuances et des couleurs, y compris dans ses propositions les plus hardcore (Naked City,  Painkiller, Moonchild…) ; une aptitude à la direction d’orchestre autant qu’à la composition ; et une fidélité à un noyau de musiciens devenus sa véritable famille et qui donneraient leur dernière chemise pour embarquer dans son prochain projet (Marc Ribot, Mike Patton, Joey Baron, Erik Friedlander, Mark Feldman…).


 

Plus que l’image d’une œuvre en zigzags déroutants, c’est celle du millefeuille qui correspond le mieux à l’art de John Zorn. New-Yorkais jusqu’au bout des ongles, musicien par tous les pores : compositeur, interprète, instrumentiste, arrangeur, producteur, organisateur, rassembleur… Tantôt adepte de l’impro radicale (lui-même au sax alto ou à l’orgue), tantôt d’une rigueur d’écriture implacable ; ici agitateur strident du hardcore, là ange suave de la surf music ; soufflant parfois sur les braises des grands compositeurs du jazz, incitant souvent ses amis à s’emparer de sa propre écriture…

Chez Zorn, comme l’appellent ses proches, la fièvre sait se faire zen. Sa profonde connaissance du patrimoine du jazz cohabite avec les expressions de sa création contemporaine sur son label Tzadik (sagesse, en hébreu…). Il signe “ Z ” à la pointe de la baguette autant que de la plume ou du saxophone. Sur scène, la plupart du temps, il joue « de » l’orchestre en le dirigeant, plus qu’il ne joue lui-même. Fascinant de précision.

Zorn impose aussi à ses fans un rythme de production hallucinant : depuis 2010, il a quasiment tenu le pari de publier un album par mois ! Douze approches différentes de la musique chaque année ou presque. Punk, savante, jazz, illustrative, toujours contemporaine au sens le plus plein du terme.

Il est né le 2 septembre 1953. L’enfance de Zorn ? Elle est placée sous le signe de l’éclectisme. Au-delà des goûts musicaux de ses parents (plutôt classique et world pour sa mère, plutôt jazz, chanson française et country pour son père), le fait que John Zorn ait suivi une scolarité, de la maternelle à la terminale, à l’International School des Nations Unies, en dit beaucoup sur son exceptionnelle ouverture d’esprit. Et pas simplement en matière musicale. Sa culture cinématographique s’est nourrie de séances quotidiennes à la cinémathèque new-yorkaise, et aujourd’hui encore il ne se passe pas une semaine sans qu’il se rende dans une salle du Metropolitan Museum. En tant que compositeur, il a aussi explicité des références à Antonin Artaud, Marguerite Duras, Jean Cocteau… ou à Aleister Crowley et son œuvre mystique autour de la Kabbale.

Étant enfant, John Zorn pratique piano, guitare et flûte ; il choisit le saxophone après la révélation de For Alto d’Anthony Braxton en 1969, à peu près au même moment où l’achat d’un disque de Mauricio Kagel lui ouvre des perspectives du côté de l’écriture contemporaine. Cette même adolescence où naît sa passion pour les musiques de film et où il tâte de la basse dans un groupe de surf music. D’emblée, le grand écart… sauf dans sa tête.


Depuis ses premières traces enregistrées, en 1977, son œuvre est protéiforme. Mais plutôt qu’un stakhanovisme, il faut y voir un insatiable appétit d’expériences, de rencontres, d’exploration de tous les registres possibles en matière de textures, d’amplitude sonore, de rapport écrit/improvisé, de recherches sur des répertoires médiévaux comme d’avant-garde. De la même manière qu’il a réalisé un corpus de plusieurs centaines de compositions initialement imaginées pour son fameux quartet acoustique Masada, le Book of Angels, il se consacre aujourd’hui à un corpus tout aussi ambitieux, plus atonal, les Bagatelles. Mais sans renoncer à écrire des pièces contemporaines pour voix de femmes ou pour piano solo, ni à des concerts d’improvisation à l’orgue. Dans le monde de Zorn, les parallèles se rejoignent.

John Zorn
Récital orgue

The Hermetic Organ

John Zorn
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Vendredi 31 mars 2017 - 23:45
John Zorn
Salle des concerts - Cité de la musique
Samedi 1 avril 2017 - 15:00
John Zorn
Concert

Bagatelles Marathon

John Zorn
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Dimanche 2 avril 2017 - 18:00