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Au jour le jour / Week-ends

Piers Faccini, artiste total

Publié le 1 Février 2017

Dans son album I Dreamed An Island, l’Italo-Britannique Piers Faccini semble venu d’un pays imaginaire. Il chante une utopie musicale personnelle, une danse intime entre l’Orient et l’Occident.

par Louis Victor

 

Imaginez la Sicile comme un centre du monde musical et intellectuel. Une terre multiculturelle, éclairée par le savoir. Une exception au sein d’une Europe plongée dans un sommeil lourd et accablant, celui du Moyen Âge. Période à laquelle « on ne voyage plus, on ne connaît rien des pays étrangers ; on se retranche dans des châteaux-forts et dans des villes pour se protéger des invasions barbares (…), on vit à l’étroit, on vit dans les ténèbres, on vit sans audace », comme le dépeint Stefan Zweig dans Amerigo. Avec I Dreamed An Island, Piers Faccini rêve de cet îlot utopique où l’âme humaine s’élève. Un songe, seulement ? Non, cette Sicile cosmopolite a véritablement existé. « Quand j’ai commencé à écrire des chansons pour ce nouvel album, explique le guitariste et chanteur italo-britannique, j’étais très inspiré par l’Espagne du sud. Mon frère Ben Faccini, qui est écrivain, m’a évoqué l’histoire de la Sicile des rois normands au XIIe siècle, et sur ses recommandations, j’ai commencé à lire le livre de John Julius Norwich, Sicily. Cette Sicile des rois normands était un exemple de tolérance religieuse, une lumière ardente dans l’obscurité médiévale. Le mélange des cultures occidentales, islamiques et byzantines au XIIe siècle a créé une terre polyglotte. Dans la capitale, Palerme, les inscriptions sur les monuments publics étaient fréquemment écrites dans deux ou trois langues. Mon album I Dreamed An Island s’inspire des chansons et des histoires de ces moments où les différentes populations et cultures d’Europe du sud vivaient côte à côte dans une relative harmonie ».

Pour refléter la diversité de cette époque, Piers Faccini chante en anglais, en arabe, en français, mais aussi dans les dialectes italiens que sont le palermitano et le salentino. De même, les arrangements de ses compositions présentent une instrumentation extrêmement variée : on y entend, entre autres, des guitares modernes et baroques, une zampagna, sorte de cornemuse italienne, un ribab, violon monocorde utilisé par les Rwayes, ces poètes berbères de l’Atlas, un guembri, basse traditionnelle gnaouie, un harmonium, un psaltérion, un théorbe, une viole d’amour… L’adaptation scénique, en trio, est certes moins ambitieuse. Néanmoins, plusieurs de ces instruments seront exceptionnellement présents lors de ces deux soirées. Doté d’un répertoire fascinant situé entre tradition et modernité, recourant à de multiples influences mélodiques et rythmiques (folk, blues, musique africaine, arabe…), Piers Faccini prône la mixité des peuples, des cultures musicales et chante « Bring Down the Wall », à l’heure où Donald Trump envisage de construire un mur entre les États-Unis et le Mexique.

Né à Londres en 1970 d’un père italien et d’une mère britannique, Faccini est un digne représentant de la grande tradition anglophone des singer-songwriters. Admirateur sans borne de Leonard Cohen, cousin spirituel de Nick Drake — comme le confirme la composition « To Be Sky » qui ouvre I Dreamed An Island —, Faccini distille depuis 1977 et ses débuts avec son groupe Charley Marlowe, un folk aérien, subtil et lettré, à l’image de ce musicien passé sur les bancs du très élitiste et prestigieux Eton College, à Windsor. Depuis plus de quinze ans et ses premiers pas en solo sur la maison de disque amiénoise Label Bleu (Leave No Trace, 2004), Faccini a construit une discographie conséquente et multiplié les collaborations avec des instrumentistes tels qu’Ibrahim Maalouf et Vincent Ségal, amoureux des répertoires d’Afrique et d’ailleurs. Son style — et c’est justement en cela qu’il se démarque de ses héros folk — est influencé par toutes ces musiques extra-occidentales : I Dreamed An Island en est l’exemple le plus abouti. Pour laisser libre cours à son imagination débordante et pour embrasser ses multiples inspirations, Faccini a créé son propre label, il y a tout juste trois ans, Beating Drum. Un label sur lequel il joue le rôle de producteur et avec lequel il peut également développer ses autres dons : car notre éclectique quadragénaire se mue en peintre et photographe à ses heures, et participe au design de ses productions en créant parfois lui-même les enluminures, l’artwork qui orne les pochettes des disques de Beating Drum. Aujourd’hui retiré de la vie citadine et installé dans les montagnes cévenoles, Piers Faccini, artiste total, indépendant, se fait discret mais s’impose véritablement comme l’un des musiciens folk les plus incontournables de sa génération.

Piers Faccini
Concert

Piers Faccini

I Dreamed An Island
Amphithéâtre - Cité de la musique
Du samedi 11 février 2017 au dimanche 12 février 2017