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Visitors : une indicible mélancolie

Publié le 14 Mars 2017

Godfrey Reggio et Philip Glass posent leur regard sur le monde d'aujourd'hui, dans un dialogue inédit entre cinéma sans paroles et musique. Visitors confronte le spectateur à son propre rapport à la technologie et à l'image.

par Hélène Cao

 

« La fonction narrative s’est complètement déplacée d’une histoire que l’on raconte à une histoire que l’on vit », déclarait Philip Glass au sujet de son opéra Einstein on the Beach (1976). On pourrait en dire autant des films nés de sa collaboration avec Godfrey Reggio : Koyaanisqatsi (1983), Powaqqatsi (1987) et Naqoyqatsi (2002), qui forment la Qatsi Trilogy, mais aussi le moyen métrage Anima mundi (1992), le court métrage Evidence (1995) et enfin Visitors. Le réalisateur exclut totalement la parole, ne construit pas une intrigue au sens traditionnel du terme (il rejoint là ce qu’avaient fait Glass et Robert Wilson dans Einstein on the Beach). Avec ses longs plans fixes et ses lents travellings, il cherche à créer une émotion tout en laissant le spectateur réfléchir à ce qu’il voit sur l’écran, aux relations entre l’homme et la technologie.

Dans Visitors, la caméra scrute des visages (à moins que ce ne soit l’inverse…), détaille des mains qui semblent devenir des êtres autonomes, capte la beauté plastique d’animaux, de paysages ou de bâtiments. Le noir et blanc s’imposait pour ces images familières mais rendues étranges par leur haut degré de stylisation. Il participe aussi à l’indicible mélancolie qui émane du film. À chacun d’imaginer les raisons du titre Visitors, sans prétendre percer les intentions du cinéaste. Rappelons que Reggio aurait aimé ne pas donner de titre aux volets de la Qatsi Trilogy (ce que la loi n’a pas autorisé) : dès lors, les mots ne sont-ils pas un support pour notre propre rêverie ? Les effets hypnotiques de la musique renforcent encore cette impression. Des formules de quelques notes sont répétées en boucle, mais ne constituent jamais une « mélodie » ; elles ondulent ou miroitent sur de longues tenues semblables à un paysage dans lequel on se déplace lentement.

Ce matériau minimaliste se déploie dans six mouvements lents. À peine les deuxième et quatrième mouvements s’animent-ils davantage. Si Glass reste fidèle depuis plusieurs décennies à certains éléments de son vocabulaire (des motifs d’arpège, des enchaînements harmoniques, le principe du balancement entre deux accords), l’étirement du tempo est en revanche une tendance plus récente. Ses premières œuvres affirmaient un goût pour la vitesse, même si c’était pour donner une sensation de mouvement sur place. Dans Visitors, la lenteur et l’absence de longue mélodie renforcent la dimension hypnotique des images. Pas de tutti orchestral non plus, mais des textures qui évoquent l’univers de la musique de chambre, avec des timbres changeants dans une nuance presque toujours piano. Invitation à la méditation (ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’un compositeur fin connaisseur de la musique indienne et qui a travaillé avec Ravi Shankar), exploration de l’intériorité : la musique attire l’écoute sur d’infimes nuances, de même que l’image joue sur l’illusion de l’immobilité pour mieux découvrir d’imperceptibles mouvements.

Visitors
Ciné-concert

Visitors

Philip Glass
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Du vendredi 24 mars 2017 au samedi 25 mars 2017