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Perspectives / Perspectives

La modernité sonore en sept emblèmes

Published on 3 May 2018

« Le son, c’est la lumière du xxie siècle. » En 2013, Laurent Cochini (Sixième Son) déclarait son optimisme pour les contenus auditifs inédits qui voyaient le jour. Derrière la création sonore et le marketing s’initiaient de nouveaux modes de diffusion et les pratiques d’écoute qui leur sont associées. Pour le montrer : sept innovations sonores emblématiques de ce début de siècle triomphant.

par Juliette Volcler

Le sonal

Évolution des annonces de la SNCF

Jingles et Logos SNCF

 

En quelques secondes, le sonal vise, selon les usages, deux objectifs censément distincts : d’un côté, éveiller l’attention avant une information importante ou attendue, de l’autre marquer le territoire sonore d’une entreprise. Dans le premier cas, il est héritier de diverses pratiques manuelles, allant du couteau avec lequel on fait tinter un verre pour annoncer une prise de parole aux trois coups précédant le lever de rideau au théâtre. Dans le second, il descend des ritournelles des vendeurs et vendeuses de rue puis, après elles, des jingles radiophoniques introduits dans les années 1920 pour identifier l’antenne ou diffuser des réclames. Certains tiennent à dissocier ces deux fonctions du sonal — ergonomique et marketing — pour des raisons éthiques (distinction entre information et publicité) autant que pragmatiques (le travail du son ne saurait être le même selon que l’on se fixe l’un ou l’autre objectif). D’autres ont au contraire cherché, depuis les années 2000, à les mêler et ainsi à alerter l’oreille tout en véhiculant, en quelques notes, les valeurs savamment conceptualisées d’une marque (leadership, écologie, mobilité, ou tout cela à la fois).

L’exemple le plus emblématique de cette tendance demeure sans doute le sonal de la SNCF. Auparavant assuré par une simple cloche, il a été travaillé dans les années 1990 par le pionnier du design sonore en France, Louis Dandrel, avant d’être repris par l’agence Sixième Son en 2005. Le langage des annonces a suivi une évolution comparable, depuis les voix et des façons de parler marquées par le travail et le territoire jusqu’à la seule et unique voix de Simone Hérault, employée dans des phrases reconstituées par ordinateur suivant une syntaxe normalisée. Le sonal, pour revenir à lui, constitue l’élément le plus synthétique de l’identité sonore de l’entreprise, laquelle se trouve déployée plus longuement dans la musique d’attente téléphonique, la bande son des publicités ou l’ambiance en magasin. Il introduit ainsi une couche narrative nouvelle dans ce qui se définissait avant tout comme un signal fonctionnel : l’information attendue devient l’occasion pour la marque de nous répéter d’abord ce qu’elle souhaite que nous pensions d’elle.

Le véhicule électrique

Design sonore de la Nissan Leaf

the new sound - Nissan LEAF

 

Avec le remplacement programmé des moteurs à explosion par des moteurs électriques, les véhicules se transforment eux aussi en dispositifs de diffusion de design sonore dans l’espace public. En effet, les fabricants automobiles, qui disposaient depuis longtemps de laboratoires d’acoustique (visant à réduire les bruits), se sont plus récemment dotés de département de design sonore (visant à créer des sons). Ces derniers travaillent aussi bien sur les sons mécaniques qu’électroniques, de la tonalité de la boîte à gants à celui des alertes du tableau de bord. La dimension sonore a été prise en compte assez tôt dans l’histoire de l’industrie automobile — un livre de 1957 faisant déjà état de l’attention portée au claquement des portières[1] —, censée véhiculer un sentiment de sécurité ou de confort. La grande nouveauté réside dans le fait qu’une réglementation européenne impose plus spécifiquement que, d’ici 2019, l’ensemble des véhicules électriques et hybrides disposent d’un « système d’avertissement acoustique du véhicule » à l’attention des piétons.

Aux origines de ces avertisseurs sonores : l’assignation, au fil du xixe siècle, de sonorités spécifiques aux différents modes de transport qui gagnaient en nombre et en vitesse[2]. Les chevaux des cabriolets ont ainsi dû porter des grelots autour du cou, les tramways s’annoncer par une trompe ou une corne, puis par la clochette (qui devient son signal spécifique au xxe siècle), et les automobiles se doter d’abord de grelots ou de clochettes, avant de se voir imposer la trompe. Aujourd’hui, la réglementation n’est pas très contraignante : la sonorité d’un véhicule en mouvement (en marche arrière, en accélération, en décélération) doit être aisément identifiable, voilà tout. Certains constructeurs privilégient ainsi des sonorités simples, rappelant celles des véhicules thermiques (ici les différentes sonorités de la Clio 4), tandis que d’autres en profitent pour penser la voiture de luxe comme un sound system à part entière (par exemple, dans le cas de cette Peugeot Fractal).

Comme pour les sonals, la distinction entre avertissement et publicité a tendance à se trouver plus ou moins subtilement gommée, afin d’employer le véhicule comme un nouveau vecteur de communication pour le fabricant (des Harley Davidson qui sonnent comme des jets) ou pour une autre marque (les scooters d’une chaîne de pizza répétant en boucle le nom de l’entreprise). Au-delà des sons designés, l’assistance vocale a fait son apparition dans l’habitacle : elle se manifeste déjà couramment à travers les GPS (personnalisables pour se faire plus ou moins comiques ou moralisateurs), pour assurer la continuité des fonctionnalités disponibles à domicile, mais encore, de façon naissante, pour le contrôle de la conduite elle-même. Le son dans l’habitacle accompagne plus fondamentalement la métamorphose des conductrices et des conducteurs, pouvant au besoin mettre les mains sous le capot, en utilisatrices et utilisateurs, ne maîtrisant plus que quelques paramètres de « personnalisation » standardisée.

L’assistance vocale

Boucle infinie de Siri, Alexa et Google Home

Infinite Looping Siri, Alexa and Google Home

 

À la croisée de la signalétique, de l’informatique personnelle et de la domotique, les assistantes vocales — car les voix féminines sont prépondérantes — acquièrent désormais une place nouvelle dans notre quotidien. La fonctionnalité (interagir avec des logiciels, sites web ou objets connectés à partir d’une commande vocale de l’usager) est disponible à travers des enceintes connectées, essentiellement déployées aux États-Unis pour l’instant (Google Home, Amazon Echo, Djingo, Apple Homepod, Jarvis, etc.), mais aussi sur de nombreux smartphones ou ordinateurs, n’importe où dans le monde (Cortana, Siri, Bixby, Google Assistant, Olga, etc.) — et de façon plus anecdotique, via les robots domestiques ou marketing. La partie vocale ne constitue que la face émergée d’un iceberg de recherches en intelligence artificielle, en captation de données et en automatisation, lesquelles ne sont pas sans poser de sérieuses questions éthiques (possibilités de piratage, non-respect de la vie privée, incitation à l’achat, informations biaisées)[3].

Pour nous en tenir au seul son, de multiples lignées généalogiques peuvent être citées, puisqu’il fallut d’abord inventer le haut-parleur, l’enregistrement, la diffusion de programmes centralisés, la voix de synthèse, la reconnaissance vocale et la sonification des interfaces humain/machine, entre autres choses. Plutôt que de tenter de retracer cette histoire foisonnante en un paragraphe, évoquons quatre ancêtres particulièrement symboliques des assistantes vocales. D’abord, les poupées parlantes commercialisées par Thomas Edison en 1889, premiers objets dotés d’une voix spécifiquement féminine. Elles ne connurent cependant pas le succès escompté, du fait de l’inintelligibilité ou du ton plaintif de leurs paroles. Ensuite, l’Énonciateur automatique, un haut-parleur mis au point par l’Automatic Electric Company en 1910 pour les usines, les hôpitaux ou les places publiques, « grosse voix » grâce à laquelle les premières annonces ou discours publics purent se faire. Troisième aïeul : le Voder mis au point par Bell Labs en 1939, qui vantait la capacité de cette première voix de synthèse à imiter les animaux et à parler français. En 2017, sa plus jeune descendante tente de contrefaire les timbres de célébrités, faisant par exemple dialoguer Obama et Trump. Elle demeure cependant moins convaincante que le bon vieux montage, comme on l’entend dans le fameux Reagan Speaks for Himself de Douglas Kahn en 1980. Dans une quatrième lignée généalogique, enfin, on trouve la Shoebox conçue par IBM en 1961. Ladite « boîte à chaussures » (surnom lié à sa taille) connaissait 16 mots et 10 chiffres, et pouvait effectuer des opérations arithmétiques simples sur commande vocale. Un peu plus de cinquante ans plus tard, ses descendantes se voient dotées de semblants de personnalités et s’essayent à faire des traits d’esprit — sans vraiment y parvenir pour l’instant.

Le podcast

Un podcast de Nouvelles Écoutes sur l’émergence du podcast en France

Impossible, dans cet engouement nouveau pour l’audio, de ne pas établir un continuum entre les sons brefs du design sonore, caractérisés par leur fonctionnalisme, et ceux du podcast, bien plus longs, centrés sur le contenu, l’information, la création ou le divertissement. En effet, nous n’assistons pas au simple basculement d’une discipline professionnelle vers le son, mais à une remise en question beaucoup plus générale de la primauté accordée jusqu’ici au visuel dans tous les domaines de la communication et des médias. Les podcasts, c’est-à-dire les fichiers audio écoutables ou téléchargeables sur Internet, se subdivisent en deux grandes catégories : les rediffusions d’émissions de FM et les productions dites « natives », directement créées pour le web, toutes deux en pleine ébullition[4]. Leur essor est étroitement associé à celui de l’écoute mobile, sur smartphone ou tablette numérique ; beaucoup d’entretiens et de plateaux, dans ces programmes, mais aussi des fictions et des documentaires sonores. Parmi les principaux fournisseurs de podcasts : Radio France, pour l’instant indétrônable, suivie de divers acteurs indépendants qui s’affirment de plus en plus, notamment Nouvelles Écoutes, Slate, Binge Audio, BoxSons, Arte Radio, Magnéto, Fréquence Moderne et bien d’autres[5]. Même Canal + se met à la fiction sans images.

Aux racines de cette pratique d’écoute : la radio bien sûr, telle qu’elle s’est spécialisée dans les années 1920 en tant que diffuseur de programmes centralisés auprès des particuliers. Avant elle, mais finalement plus proche des usages actuels, le téléphone (inventé dans les années 1870) servit à diffuser de la musique, des informations et des représentations théâtrales. En 1881, en France, Clément Ader mit ainsi au point son Théâtrophone, lequel donnait l’accès, moyennant un abonnement, à la retransmission en direct d’opéras ou de pièces de théâtre, un dispositif prisé par exemple par Victor Hugo ou, plus tard, par Marcel Proust. En 1893, à Budapest, le Telefon Hírmondó de Tivadar Puskás inaugura quant à lui les « journaux téléphoniques », c’est-à-dire la diffusion d’informations via les lignes de téléphone. Au début du xxe siècle, des services essentiellement consacrés à la musique virent le jour, parmi lesquels le Tel-Musici ou le Magnaphone[6]. Ces modes de diffusion perdurèrent jusqu’aux années 1930, date à laquelle la radio finit par s’imposer comme mode principal de diffusion de programmes audio. Il faudrait attendre les années 2010 pour que ressurgisse la lignée des « téléphones de loisir » ou « d’agrément » (pleasure telephones), comme les nomma un journaliste étatsunien en 1898, fort à propos[7].

Le répulsif sonore

Le LRAD lors du sommet anti-G20 de Pittsburgh en 2009

Long Range Acoustic Device (LRAD) G20 Pittsburgh

 

Le panorama de la modernité sonore ne serait pas complet sans quelques instruments de répression. La seconde moitié du xxe siècle a en effet été marquée par de nombreuses recherches militaro-industrielles sur l’utilisation du son comme arme. Si la plupart de ces expérimentations se sont soldées par des échecs, elles ont néanmoins permis le développement par l’armée ou la police de cinq pratiques : la musique comme torture, le harcèlement sonore, les grenades assourdissantes, les canons à détonation et les répulsifs sonores. Concentrons-nous sur ces derniers, qui agissent sur le maintien de l’ordre, ou bien comme outils d’aménagement urbain.

Deux dispositifs dominent le marché : pour la guerre et les manifestations, le LRAD (Long Range Acoustic Device, dispositif acoustique de longue portée) ; pour l’aménagement urbain, le Mosquito. Le premier, un haut-parleur directionnel capable de diffuser de la musique, des paroles ou une alarme stridente de 150 à 162 décibels (une intensité susceptible de causer une perte d’audition), permet en mode alarme de faire fuir instantanément toute personne se situant dans sa zone de diffusion. Une fonctionnalité appréciée des polices de divers pays — pas en France, pour le moment — pour briser des attroupements, ou encore des Marines, pour éloigner les embarcations pirates, mais aussi, de façon plus ponctuelle, des soldats étatsuniens lors de la seconde guerre du Golfe pour déloger et abattre des snipers. Son ancêtre principal se nomme la Sirène de la Victoire Chrysler-Bell. Elle fut développée lors de la Deuxième Guerre mondiale à l’occasion de recherches sur « les effets du son sur l’homme en temps de guerre » et a été considérée à l’époque comme la « source sonore de la plus forte intensité jamais conçue », soit 150 dB.

Le Mosquito se contente de 108 dB — ce qui le situe déjà bien au-dessus du seuil de gêne de l’oreille —, qu’il émet sur deux fréquences possibles : 17 000 Hz (une tonalité que les plus de 25 ans ne perçoivent généralement plus, l’audition humaine perdant rapidement la perception des sons les plus hauts) ou 8 000 Hz (plus aigu que le LRAD, mais communément audible). Il est utilisé — de façon assez confidentielle en France, mais plus ouvertement en Grande-Bretagne ou aux États-Unis — par des commerces, des transports en commun, des établissements scolaires ou des syndics d’immeuble pour éloigner des personnes « indésirables » (jeunes, sans-abri, etc.). Le boîtier trouve son origine, comme beaucoup d’armes dites « non létales », dans des appareils initialement développés pour éloigner les animaux. Les ultrasons (au-delà de 20 000 Hz), que même les jeunes oreilles humaines ne perçoivent pas, ont en effet été exploités à partir des années 1950 pour faire fuir les rongeurs ou les insectes. Les smartphones, tout en diffusant des voix d’assistante vocale ou des podcasts, se vantent aujourd’hui, à travers certaines applications, d’éloigner les moustiques — tout comme une radio brésilienne, qui avait ainsi trouvé un argument publicitaire de choc pour augmenter son auditoire. L’inefficacité des ultrasons comme répulsif animal a été démontrée à diverses reprises[8], ce qui ne semble pas nuire à leur commercialisation. Ils auront en tous cas permis d’inventer de nouvelles nuisances, bien réelles, dirigées contre l’être humain.

Le filtre acoustique

Prototype de filtre « Sono »

"sono" - Noise cancelling on your window

 

La densification de l’environnement sonore et l’explosion des contenus audio favorisent la croissance simultanée d’une industrie du silence ou, plutôt, du son choisi. Les ouvriers de chantiers comme les usagers du métro connaissent les casques actifs, qui ne diffusent que les sons souhaités (voix ou musique), tandis que les technophiles au sommeil léger peuvent s’équiper de bouchons d’oreille électroniques les immergeant dans du silence ou du bruit blanc. Si la cire en tant que protection auditive se trouve déjà mentionnée dans l’Odyssée (afin de s’abstraire du chant des sirènes), il fallut attendre 1936 pour que paraisse un brevet imaginant une réduction automatisée du bruit et 1986 pour que Bose mette au point, à destination des pilotes d’avion initialement, des casques antibruit, c’est-à-dire intégrant un micro qui capte les sons extérieurs et un haut-parleur qui renvoie certains de ces derniers en opposition de phase pour en atténuer l’audibilité. Nul hasard si l’aviation trouve une place de choix dans cette histoire, la recherche ayant été en grande partie motivée par le besoin de se défendre contre les bruits guerriers et aéroportuaires : des casques de protection auditive à l’attention spécifique des soldats et des marins ont ainsi été brevetés[9] dès 1884, et le premier laboratoire de psychoacoustique (étudiant l’impact physiologique et psychologique des sons) est institué à Harvard en 1940 pour répondre à une demande de l’US Air Force.

Aujourd’hui, le secteur civil foisonne d’innovations qui promettent mieux que le blocage des sons ou leur filtrage : le mixage individualisé et en temps réel du monde. Deux types de dispositifs émergent. D’une part, les boîtiers d’ambiance, censés absorber les nuisances sonores pour construire une véritable bulle de silence autour de l’usager, protégeant ainsi non seulement son audition, mais aussi sa vie privée. Le prototype « Sono » va jusqu’à se vanter de pouvoir amplifier certains éléments acoustiques choisis (des chants d’oiseaux, par exemple). Leur crédibilité, néanmoins, demeure spécieuse. D’autre part, les oreillettes dites « intelligentes », qui parviennent avec bien plus d’efficacité à personnaliser l’environnement sonore perçu par la personne appareillée. Nécessairement utilisées en lien avec une application sur smartphone, elles proposent non seulement une gestion fine des environnements bruyants (offrant, par exemple, de bloquer uniquement le bruit d’un train ou, de façon plus présomptueuse, les pleurs d’un bébé), mais également une nouvelle forme de réalité augmentée pour les oreilles (à travers notamment des services de traduction en direct). Ces oreillettes déclinent dans une version grand public les systèmes In-Ear qui permettent depuis les années 1990 aux musiciens d’avoir des retours personnalisés lors d’un concert. Pour remonter plus loin, néanmoins, elles n’auraient pu exister sans la recherche dans le domaine des prothèses auditives électroniques, depuis les amplificateurs[10] de la taille d’une grande boîte à cigare construits par Siemens en 1913 jusqu’aux premières aides intra-auriculaires dans les années 1950. Pas si paradoxal que cela, si nous considérons avec Jonathan Sterne que les premiers appareils de reproduction sonore, dans les années 1870, n’étaient ni plus ni moins que des « machines capables d’entendre à [notre] place[11] ».

Le son localisé

La voix de la conscience selon un vendeur de haut-parleurs

Audio Spotlight Case

 

D’autres manières de maîtriser la façon dont nous recevons des sons amplifiés voient actuellement le jour, en donnant en outre naissance à de nouveaux contenus : la sonorisation de matières solides, les haut-parleurs ultra-directionnels et les diffusions géolocalisées. Les trois techniques entendent rompre avec la diffusion ambiante telle qu’on la connaît depuis la fin du xixe siècle, laquelle propage le son de façon circulaire dans tout l’espace qui entoure l’appareil émetteur. La puissance de ce dernier et le réglage de son volume constituent alors les seuls moyens, approximatifs, de contrôler la zone de diffusion. Or, depuis les années 2000, plusieurs sociétés clament avoir trouvé la solution contre la pollution sonore : plutôt que d’enlever des sons (ce que les filtres acoustiques ne savent, nous l’avons vu, pas forcément bien faire), il s’agit d’en ajouter, de manière ciblée. Certaines le font en utilisant des matières solides pour véhiculer le son (tête de lit ou oreiller, voire, bien moins discrètement, vitre ou mur). D’autres développent des haut-parleurs ultra-directionnels, capables de diffuser dans un rayon focalisable à volonté (la moitié d’une pièce ou une seule personne). De quoi faire rêver — quoique cet usage-là demeure pour l’instant embryonnaire — celles et ceux qui aimeraient rythmer nos déambulations quotidiennes de publicités et de signalétiques ciblées. Plus immédiatement, ces systèmes, ainsi que de plus rudimentaires douches sonores, peuvent remplacer les audioguides de musées et offrir de nouvelles possibilités scénographiques et musicales. Pour ce qui est du son géolocalisé, enfin, le développement à travers les smartphones de l’écoute mobile connectée occasionne l’expérimentation de nouvelles pratiques touristiques, artistiques ou commerciales[12] et, de nouveau, d’une signalétique personnalisée. Enfin, l’arrivée des drones laisse entrevoir, elle aussi, des diffusions individualisées plus ou moins intrusives.

Si l’industrie de la culture et du divertissement se trouve très présente dans ces nouveaux usages, c’est notamment parce que le théâtre a joué un rôle prépondérant dans le développement du son localisé. Dans les années 1930, alors que la scène rivalisait avec deux autres médias de plus en plus puissants — la radio et le cinéma —, l’ingénieur et scénographe Harold Burris-Meyer œuvra à développer le son électronique au théâtre. Au cœur de son travail : une meilleure connaissance du fonctionnement de l’oreille humaine, un bon placement des haut-parleurs, et une console de diffusion capable de mixer plusieurs sources et plusieurs sorties simultanément. Fini le baffle solitaire crachant la voix amplifiée des comédiens : un véritable paysage sonore s’offrait dorénavant au public. Burris-Meyer put ainsi, selon les journaux de l’époque, enthousiastes, donner à entendre un avion tournant au-dessus des spectateurs, une colonne de soldats descendant en cadence la contre-allée du théâtre ou des anges surgis d’on ne sait où. Aux origines du son personnalisé, donc, nec plus ultra des technologies acoustiques : l’illusion théâtrale[13].

*

Ces sept objets sonores emblématiques — sonals, véhicules électriques, assistance vocale, podcasts, son répulsif, filtre acoustique et son localisé — sont en train de modifier l’espace sonore tel que nous le connaissions jusqu’ici. De la même façon qu’à leurs époques respectives les clochettes, trompes, poupées parlantes, téléphones d’agrément, prothèses auditives et leurres théâtraux, qui ont suscité des réactions passionnées, effroi ou exaltation. Nul besoin de fantasmer le retour à un âge d’or acoustique qui n’a jamais existé. Ces mutations entraîneront, selon les cas, appropriation ou dépassement, résistance ou détournement. Il importe surtout que nous saisissions dès maintenant l’occasion de développer un rapport critique et inventif à notre écoute elle-même, elle qui fut comme éclipsée au xxe siècle et qui devint un outil central du xxie.

 

Poursuivez la réflexion sur la modernité sonore lors du colloque international co-organisé par La fabrique des arts sonores - Labex Arts-H2H et la Cité de la musique-Philharmonie de Paris, du 7 au 9 juin 2018

En savoir plus

 

[1] Vance PACKARD, La Persuasion clandestine, traduit de l’anglais par Hélène Claireau, Paris, Calmann-Lévy, 1958, nouvelle éd. augmentée 1984. Publication originale : The Hidden persuaders, New York, D. McKay Co., [1957].  

[2] Sabine BARLES, « Histoire de l’environnement urbain, bruits et sons : quelques réflexion », dans Comment le savoir de l'un sert-il aux autres ?, sous la dir. d’Henry Torgue, actes de la journée de réflexion épistémologique du 18 juin 2008 par le GDR Bruit des Transports au MEEDDAT, Paris, 2008, p. 29-42.

[3] Nicolas SANTOLARIA, « Interfaces vocales : attention, dangers ! », Inaglobal.fr, 06.12.2017 (date de consultation : 03.05.2018).

[4] Laure DELMOLY, « Le renouveau du podcast : blockbusters et derniers-nés », Hyperadio.radiofrance.fr, 15.05.2017 (date de consultation : 03.05.2018).

[5] Juliette VOLCLER, « Webradios et plateformes de création sonore et radiophonique », Syntone, actualité & critique de l’art radiophonique [en ligne], 29.11.2017 (date de consultation : 03.05.2018).

[6] Voir le site earlyradiohistory.us qui rassemble de nombreuses sources sur les technologies radiophoniques du début du xxe siècle.

[7] Arthur MEE, « The pleasure telephone », The Strand Magazine, septembre 1898, p. 339-345.

[8] Stephen A. SHUMAKE, « Electronic rodent repellent devices : a review of efficacy test protocols and regulatory actions », dans J. R. Mason (dir.), Repellents in Wildlife Management, actes du colloque des 8, 9 et 10 août 1995, Denver, USDA, National Wildlife Research Center, Fort Collins, 1997, p. 253-270.

[9] W. Ian ACTON, « History and development of hearing protection devices », The Journal of the Acoustical Society of America, 81, S4 (1987) [en ligne ; date de consultation : 03.05.2018].

[10] Howard ALEXANDER, « Hearing Aids : Smaller and Smarter », The New York Times, 26.11.1998 [en ligne ; date de consultation : 03.05.2018].

[11] Jonathan STERNE, Une histoire de la modernité sonore, traduit de l’anglais par Maxime Boidy, Paris, La Découverte/Philharmonie de Paris, coll. « La rue musicale », 2015, chap. 1, p. 49 : « Des machines capables d’entendre à leur place ». Publication originale : The Audible Past : Cultural Origins of Sound Reproduction, Durham, Duke University Press, 2003.

[12] Juliette VOLCLER, « Vers un tourisme sonore », Syntone, actualité & critique de l’art radiophonique [en ligne], 10.07.2015 (date de consultation : 03.05.2018).

[13] Juliette VOLCLER, Contrôle. Comment s’inventa l’art de la manipulation sonore, Paris, La Découverte/Cité de la musique-Philharmonie de Paris, coll. « La rue musicale », 2017, chap. 1, p. 19 : « Le théâtre ».

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