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Musique illustrée / Concerts de légende

7 novembre 1954 : Scarpini et Mitropoulos réinventent Prokofiev

Les richesses cachées du trépidant Deuxième Concerto pour piano sont sublimées dans l’interprétation historique de Pietro Scarpini et Dimitri Mitropulous à Carnegie Hall.

Published on 13 September 2018
par Bertrand Boissard

Pietro Scarpini plays Prokofiev Piano Concerto No.2

 

Pianiste tombé quelque peu dans l’oubli, élève de Casella et de Respighi à l’Académie Sainte-Cécile de Rome (où il était né), Pietro Scarpini (1911-1997) figure parmi les plus remarquables interprètes de Busoni, dont il a laissé une version magistrale du Concerto pour piano, éditée pour la première fois en 2018. C’est d’ailleurs au sujet de l’exécution d’une autre œuvre du compositeur italien – la Fantaisie indienne – que Jacques Lonchampt, en 1968 dans Le Monde, mettait l’accent sur « une belle autorité, une sonorité bien pleine et des doigts habiles à dénouer l'écheveau de cet étrange " Arlecchino " ». Alfred Cortot, à l’issue d’une exécution du Concerto pour piano n°3 de Prokofiev, dans les années 1950, écrivit quant à lui ces mots au pianiste : «… c’est une joie pour un musicien de mon âge de voir se lever, à l’horizon de son art, une personnalité telle que la vôtre ». Durant sa carrière, Scarpini se produisit avec les plus grands chefs de son époque : Furtwängler, Monteux, Böhm, Fricsay, Scherchen…

En 1954, le Deuxième Concerto pour piano de Prokofiev, l’un des plus périlleux de tous, faisait encore figure de rareté. Après l’exposition du thème – au ton légendaire – le soliste se fait presque nonchalant, évitant toute approche exagérément percussive. La cadence, sans doute la plus longue du répertoire, et celle produisant le plus d’effets, est originale dans ses phrasés, ses modes d’attaque, son tempo (à 7’06’’). La manière de détailler le texte frappe particulièrement. L’économie de pédale permet un jeu d’une grande clarté et d’un relief étonnant. La gestion des différentes voix, la mise en valeur de la polyphonie (à partir de 23’20’’) n’étonne pas de la part de celui qui jouait en concert les Variations Goldberg, L’Art de la fugue et Le Clavier bien tempéré de Bach. À 28’24’’ on note la tentative, très convaincante, d’exalter la ligne mélodique. Et la « cloche » insistante du soliste (à 30’17’’) ne passe pas non plus inaperçue. La direction de Mitropoulos n’est pas en reste : on admire son foisonnement dans sa manière de faire ressortir des motifs généralement laissés dans l’ombre (par exemple les cordes lancinantes, dans le dernier mouvement, à 21’27’’).

Grâce aux interprètes, l’œuvre n’est plus seulement le véhicule d’exploits virtuoses. Ils en exploitent, par la limpidité et l’absence de boursouflure de leur jeu, toutes les richesses cachées.

Thomas Hengelbrock
Symphonic Concert

Orchestre de Paris

Thomas Hengelbrock - Igor Levit - Berlioz, Prokofiev, Beethoven
Wednesday, 3 October 2018 to Thursday, 4 October 2018
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie