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Au jour le jour / Reportage

Sondheim, ou Hollywood a du mal à suivre…

Stephen Sondheim est-il le génie du musical ou son fossoyeur ? De Broadway à Hollywood, un parcours semé d’embûches, entre la scène et l'écran.

Published on 17 October 2018
par Christian Viviani

Stephen Sondheim est à l’heure actuelle le génie du genre à Broadway, et ce depuis au moins 1970, quand son musical Company provoqua à la fois controverse et triomphe. Un génie contesté certes, car le débat critique, presque aussitôt suivi en 1971 par un autre paradoxe, Follies (plus de 900 représentations et pourtant un échec commercial à cause du coût prohibitif de la production), a fait du compositeur-parolier (et souvent concepteur), aux yeux de certains, l’innovateur suprême en même temps que le continuateur d’une théorie légendaire, qui partirait d’Irving Berlin et Jerome Kern, pour se poursuivre avec George Gershwin, Cole Porter, Richard Rodgers et quelques autres. À d’autres yeux, il est au contraire le dynamiteur, voire le fossoyeur et du genre et des illustres artistes que l’on vient de mentionner. Depuis Follies, Sondheim a écrit onze musicals dont deux seuls, A Little Night Music (1973) et Into the Woods (1987), furent de francs succès. Ce sont également les seuls, avec Sweeney Todd (1979), qui aient fait l’objet d’adaptations cinématographiques1.

Sweeney ToddDR

Des chansons difficiles à chanter

Comme pendant longtemps le signe reconnaissable d’un succès de Broadway était que ses chansons soient hummable2, et qu’une seule des chansons de Sondheim a atteint le statut de standard (« Send in the Clowns », tiré de A Little Night Music, largement popularisé dans de nombreuses interprétations, notamment par Frank Sinatra et Sarah Vaughan), la complexité de la composition musicale et parolière de Sondheim rebute encore certains. Récemment, dans une note expéditive d’un magazine de télévision, les chansons de Into the Woods étaient qualifiées de « pas terribles »… Mais le destin des musicals de Broadway n’a jamais été pavé de fleurs et de paillettes et bon nombre ont été des demi-succès, des demi-échecs, voire des bides complets, tout en acquerrant au fil du temps l’aura des classiques. Les bides de Sondheim ont connu des reprises, ils ont été popularisés à travers le considérable circuit (le plus souvent ignoré en France) des troupes théâtrales universitaires. Ainsi Merrily We Roll Along (1981), qui avait déconcerté par son déroulement chronologique inversé et par ses personnages pas toujours sympathiques, au point de ne tenir que seize jours sur une scène de Broadway, a largement gagné son procès en appel via ce circuit parallèle. Sondheim est donc à la fois une institution et un artiste souvent contesté, position inconfortable qui explique en partie la rareté des adaptations cinématographiques dont il a fait l’objet. On ne tiendra pas compte des classiques comme West Side Story (1957, porté à l’écran par Robert Wise et Jerome Robbins en 1961) et Gypsy (1959, porté à l’écran par Mervyn LeRoy sous le titre Gypsy, la Vénus de Broadway, en 1962), où Sondheim débutant n’était que parolier.

Et pourtant le cinéma a été pour lui une source d’inspiration majeure, tant dans le choix des sujets que dans celui des procédés narratifs. Dans une situation familiale compliquée, l’enfant à la fois gâté et négligé qu’il a été se réfugiait autant dans les films, consommés avidement, qu’au théâtre. Au point qu’au début de sa carrière Sondheim a même publié des textes très pertinents (on peut les retrouver sur internet) de critique cinéphile dans le célèbre Films in Review.

L’écran derrière la scène

Follies, qui réunissait des artistes de music-hall vieillis dans le théâtre de leurs succès, à la veille de sa transformation en parking, recélait une influence cinématographique secrète. En effet, la confrontation du présent avec les souvenirs de jeunesse, selon un subtil système qui mélangeait le flash et la rime intérieure, avait été dictée à Sondheim par une de ses admirations cinématographiques : Alain Resnais… Les différents niveaux de temporalité, leur surgissement d’abord ludique, puis maîtrisé et enfin chaotique, c’est chez le cinéaste de la mémoire que le compositeur-concepteur en avait admiré le tissage ; il ne se fit pas prier pour l’admettre plus tard. Resnais le sentit bien et lui demanda la musique de Stavisky… (1974), à ce jour le travail le plus ample et le plus abouti que Sondheim ait écrit pour le cinéma3. Plus tard, quand Resnais orchestrait l’arrivée des nombreux protagonistes autour du souvenir de l’auteur disparu dans Vous n’avez encore rien vu (2012), il évoquait l’ouverture comparable de Follies4, quand les artistes arrivaient progressivement dans les ruines du théâtre de leur jeunesse.

La consécration apportée par Company et par Follies conférait à Sondheim une liberté d’action nouvelle. Là aussi, le cinéma allait resurgir. Il a voulu travailler sur le motif du chassé-croisé et a pensé un temps à adapter L’Invitation au château d’Anouilh (autre point commun avec Resnais), puis La Règle du jeu… et enfin a arrêté son choix sur Sourires d’une nuit d’été d’Ingmar Bergman ! Une comparaison du film du « Magicien du Nord » et de la pièce du « Génie de Broadway » montre que l’adaptation a été très scrupuleuse : la gémellité de certains passages, parfois même dans les mots choisis, est frappante, par exemple dans le duo des deux épouses frustrées, « Every Day’s a Little Death ». Une certaine critique se gaussa du fait qu’un auteur de Broadway ait eu la prétention de se mesurer à un cinéaste révéré par les intellectuels, cinéphiles ou non ; mais ce qu’ils ignorèrent c’est que Bergman goûta le travail au point qu’il demanda à Sondheim de préparer avec lui l’adaptation cinématographique de l’opérette viennoise La Veuve Joyeuse. Ce projet très séduisant, pour lequel Sondheim alla à la rencontre du maître suédois, ne vit hélas pas le jour (mais Bergman nous confia un texte où il spécifia sa conception et ses intentions - voir Positif, no 500). Le destin cinématographique de A Little Night Music n’était pas pour autant terminé. Harold Prince, qui l’avait mis en scène à New York et à Londres, décida d’en faire un film. Cela déclencha l’enthousiasme de Sondheim qui n’hésita pas à modifier certains lyrics ou constructions de séquences chantées pour tirer au mieux parti de la nouvelle dimension qu’apporterait le cinéma. Le résultat final le déçut beaucoup, sans doute à cause de l’inexpérience de Prince et d’un choix malheureux pour le principal rôle féminin : Elizabeth Taylor, Désirée très peu à l’aise dans la partie chantée (qu’elle avait pourtant décidé d’assurer). Il reste des bribes qui montrent les intentions de Sondheim et sa volonté sincère de faire de l’œuvre un film à part entière : par exemple la réécriture complète de la chanson « The Glamorous Life » (trio grand-mère-mère-fille sur scène), avec une nouvelle mélodie et de nouvelles paroles (solo de la fille), ou encore « Every Day’s a Little Death » qui s’ouvre en commençant dans la calèche avec Diana Rigg et qui change d’espace avec souplesse pour devenir le duo devant une tasse de thé qu’il était sur scène.

Into the woodsDR

Hugh Wheeler avait écrit le livret de A Little Night Music. Il écrivit aussi celui de Sweeney Todd qui mariait avec audace les rituels du Grand-Guignol et ceux du musical. Succès mitigé à Broadway, l’œuvre néanmoins devint vite un classique, notamment monté sur des scènes habituellement dévolues à l’opéra (un genre que Sondheim avoue ne pas goûter, mais dont on ne peut nier que Sweeney Todd soit parent). C’est encore un souvenir cinématographique qui fut à l’origine de l’œuvre : quand Sondheim vit la représentation de la pièce de Christopher Bond à Londres, cela le ramena à un film qui l’avait marqué et dont la partition, par l’immense Bernard Herrman, le hantait : Hangover Square de John Brahm (voir Positif no 687). C’est en hommage à ce type de cinéma gothique et à un compositeur admiré que Sweeney Todd fut conçu. Il faudrait attendre vingt-huit ans pour en voir la version cinématographique par Tim Burton. Entre temps, de nombreuses rumeurs avaient circulé. Il était compréhensible que le fulgurant mélange de lyrisme et de gore qui caractérisait Sweeney Todd puisse séduire Tim Burton, mais en réalité le cinéaste était également tenté par Into the Woods, une revisitation de l’univers de contes de fées, ce qui ne pouvait pas le laisser indifférent. Il y eut des lectures de scénario à Hollywood, par des stars chevronnées (Robin Williams dans le rôle du boulanger) et même une version du scénario cautionnée par Burton et Sondheim circula un court moment sur le net à la fin des années 1990. Ce n’est qu’en 2007 que l’on vit le film que Burton avait tiré de l’œuvre de Sondheim. C’est, à mes yeux, une des plus éclatantes réussites de Burton et LE grand film tiré d’une œuvre de Sondheim.

De la scène à l'écran

Dans ses écrits, Sondheim reconnaît que c’est la première fois qu’une de ses œuvres était ainsi repensée en fonction des possibilités expressives d’un autre médium que la scène5. Tout en éliminant certains passages musicaux, Burton préserva l’esprit. Certaines imbécillités furent proférées en France au moment où le film sortit. Certains pensaient que la musique était superflue et que sans elle Sweeney Todd aurait pu être un bon film d’horreur. C’est bien là le problème : il n’aurait été qu’un bon film d’horreur, alors que toute l’originalité de l’œuvre résidait dans l’interpénétration intime des données du film sanglant et celles du musical. Il est évident que seule cette double inspiration pouvait rendre sensible au spectateur l’idéalisme blessé de Sweeney au moment même où il égorge une victime en chantant le très romantique « Joanna ». Dans de tels instants Sondheim et Burton réalisent pleinement la spécificité du film musical, sa capacité à introduire, tantôt par le chant, tantôt par la danse, tantôt par les deux, un niveau de lecture subliminal qui modifie ou corrige le niveau de lecture factuel. Pour ceux qui ne le comprennent pas, le film musical ne pourra jamais être autre chose qu’une enjolivure spectaculaire. Or, le lecteur l’aura compris, nous sommes quelques uns à penser que le musical, c’est bien plus que ça.

En 1994, Sondheim adapta pour la scène un autre film admiré, Passione d’amore d’Ettore Scola (Passion d’amour, 1981). Les écrits de Sondheim révèlent par ailleurs plusieurs projets non aboutis inspirés par le cinéma et qui attestent une vraie cinéphilie : Casque d’or, La Belle Équipe, La Fête à Henriette (projet avancé pour lequel existent même quelques chansons).

Into the Woods vit finalement le jour en 2014, dans une réalisation de Rob Marshall (Into the Woods : Promenons-nous dans les bois). Le film ne résout pas tous les problèmes posés par une œuvre complexe qui traite des contes de fées mais s’adresse à un public définitivement adulte6. C’était là parmi les aspects les plus insolites, mais également les plus essentiels, du spectacle théâtral : ainsi le loup était interprété par le même acteur que l’un des princes charmants… or ce détail disparaît dans le film où Johnny Depp est le loup et deux autres acteurs les princes charmants, plus conformes au cliché. Rob Marshall gère au mieux une entreprise que l’on sent quelque peu gênée aux entournures. Toujours honnête dans ses rapports avec le cinéma, Sondheim n’hésite pas à modifier certaines chansons, voire à en écrire de nouvelles. Même si la cruelle loi des studios n’hésite pas à sacrifier par exemple « She’ll Be Back », écrite pour Meryl Streep (la sorcière) à l’occasion du film. C’est regrettable car Sondheim y creuse encore une relation mère-fille particulièrement difficile que l’œuvre expose sous les dehors du divertissement : plusieurs chansons s’y rapportent, chacune allant plus loin dans la relation, « Children Should Listen », « You Are Not Alone » et l’omise « She’ll Be Back »7.

 

L’intérêt de Sondheim pour le cinéma est indéniable. Alors pourquoi à ce jour si peu d’œuvres cinématographiques pleinement réussies sont-elles nées de ses œuvres théâtrales ? Peut-être parce qu’Hollywood a toujours eu un retard de maturité sur Broadway et que le public adolescent étant visé de plus en plus par le système de production, ce retard est plus évident que jamais. L’audace, la cérébralité, l’ambition de Sondheim, sa recherche musicale qui l’amène dans des limbes où Gershwin et Jerome Kern côtoient Ravel et Debussy, le raffinement de son verbe font de lui un génie expérimental dont l’heure cinématographique n’est peut-être pas encore venue. Mais sa fidélité aux souvenirs filmiques et à leurs formes nous pousse à croire qu’il faudra bien, un jour, que cette heure vienne, pour notre plus grand bonheur.

1. Auparavant la première œuvre dont Sondheim fut à la fois compositeur et parolier, A Funny Thing Happened on the Way to the Forum avait été filmée par Richard Lester (Le Forum en folie, 1966), amputée de bon nombre des numéros musicaux.

2. C’est à dire « faciles à fredonner ».

3. Sondheim a composé par ailleurs les chansons de Dick Tracy (Warren Beatty, 1990), le leit-motiv de Reds (Warren Beatty, 1981) et a écrit avec Anthony Perkins le scénario des Invitations Dangereuses (Herbert Ross, 1973)

4. Une adaptation cinématographique de Follies serait en projet depuis 2008, sur un scénario d’Aaron Sorkin.

5. Finishing the Hat et Look, I Made a Hat, Knopf, New York, 2011.

6. Le fait que le film a finalement été produit par Disney a certainement été à l’origine de certains remaniements de scénario, comme l’adultère de la boulangère avec l’un des princes, légère allusion dans le film et nettement consommé sur scène…

7. On peut voir cet extrait soit dans le bonus de l’édition DVD américaine, soit en ligne.

Un article publié dans le numéro d'octobre 2018 de la revue Positif, en partenariat avec la Cité de la musique-Philharmonie de Paris

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