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L’aventure minimaliste de Katia et Marielle Labèque

La « Minimalist Dream House » imaginée par les sœurs Labèque pour les 50 ans du minimalisme abritait les pionniers du mouvement comme ceux qu'ils ont influencés. Les deux pianistes et leurs invités poursuivent aujourd'hui ce parcours.

Published on 22 March 2019
par Vincent Théval

Katia et Marielle Labèque - Minimalist dream house

 

Dans les premières années décisives de la révolution minimaliste, La Monte Young imagina des performances pas comme les autres pour faire vivre la musique qu’il composait alors, notamment The Four Dreams of China en 1962. Avec le collectif Theatre of Eternal Music naissait bientôt la Dream House, étonnante architecture d’intérieur accueillant musiciens, musique et lumière en continu et en totale autonomie. Une maison rêvée où l’on serait comme enveloppé par des créations électroniques sans fin, au sein de murs qui furent d’abord ceux du loft de La Monte Young et Marian Zazeela (où l’expérience se déroula sans quasiment discontinuer entre septembre 1966 et janvier 1970) puis ceux de divers endroits du monde des arts, en Europe notamment. Qui a la chance de se rendre à New York aujourd’hui, peut s’immerger dans les fréquences sonores et visuelles de la Dream House que la Fondation Mela a ouverte en 1993, toujours active, comme une parenthèse suspendue, un continuum espace-temps ignorant tout des remous du monde.

Mais au-delà de cette réalité parallèle, il y a l’histoire telle qu’elle a continué à s’écrire au fil des décennies, par les contemporains de La Monte Young puis par leurs disciples, qui ont essaimé dans tous les genres musicaux ou presque. C’est cette histoire que Katia et Marielle Labèque embrassent avec le projet « Minimalist Dream House ». D’abord imaginée à l’invitation du festival 50 Years of Minimalism de Kings Place à Londres en 2011, leur maison rêvée sera grande, ouverte et accueillante. Dans ses premières incarnations, sur disque et sur scène, notamment à la Philharmonie de Paris en 2013, elle accueille des œuvres de précurseurs du mouvement minimaliste (Erik Satie et John Cage) et de ses grandes figures (Terry Riley, William Duckworth, Howard Skempton, Michael Nyman). Avec parfois des œuvres tardives de ces compositeurs, comme le sublime Four Movements For Two Pianos de Philip Glass (2008). Mais le geste est plus audacieux encore et c’est à un dialogue entre générations et genres musicaux qu’invitent Katia et Marielle Labèque dans cette première version du projet. Avec cette idée limpide : des enfants terribles de la No Wave new-yorkaise Suicide au génie des musiques électroniques Aphex Twin, en passant par Brian Eno ou Radiohead, l’influence du minimalisme est largement partagée. Et elle est à l’œuvre sous des formes si différentes qu’elle autorise et commande les instrumentations les plus variées : à quatre mains sur un piano ou au sein d’une formation rock, avec les musiciens David Chalmin, Raphaël Séguinier et Nicola Tescari, qui signent également des compositions.

Katia and Marielle Labèque; 4 movements (Philip Glass)

 

Aujourd’hui, cette maison minimaliste non seulement s’agrandit mais surtout joue à plein le rôle que Katia et Marielle Labèque avaient imaginé dès son ouverture : c’est un espace de rencontre et de circulation des œuvres et des musiciens, l’endroit d’où tout part et où tout revient. C’est ainsi après avoir écouté leur enregistrement de son Four Movements for Two Pianos que Philip Glass compose pour elles le Double Concerto for Two Pianos and Orchestra, dont la première a lieu en mai 2015 au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles sous la direction de Gustavo Dudamel. Au programme également ce soir-là, une nouvelle pièce de Bryce Dessner, que les sœurs Labèque rencontrent à cette occasion. Si l’on doit à nouveau évoquer la jonction entre les deux mondes supposément distincts que sont la musique classique contemporaine et le rock, alors Bryce Dessner en est un point essentiel, lui qui développe une œuvre exigeante et protéiforme pour petits et grands ensembles et tient un rôle central au sein du groupe The National (guitariste, compositeur, arrangeur). Le voici aujourd’hui au cœur de la maison rêvée, qui en 2019 suit trois lignes de force : écrire un nouveau chapitre de l’histoire du minimalisme en convoquant des compositeurs issus de générations plus récentes ; développer un répertoire pour deux pianos et deux guitares, formation singulière s’il en est ; ne présenter quasiment que des compositions créées pour l’occasion.

Minimalist Dream House Quartet Katia & Marielle Labèque, Bryce Dessner, David Chalmin

 

On mesure l’ampleur du défi à la simple lecture du programme, qui propose deux nouvelles pièces de Bryce Dessner et David Chalmin mais aussi des œuvres de deux compositeurs qui ont pour points communs d’avoir reçu le Prix Pulitzer de musique et d’être trop peu joués en France : Caroline Shaw et David Lang. De ce dernier, Katia Labèque pointe la spécificité de l’écriture : « Il décale tout. On a tous une partie qui se ressemble mais on la commence avec une croche de décalage. C’est une musique qui change tout le temps mais on ne la joue jamais ensemble. » Quant à la pièce de Caroline Shaw, si son début peut sonner comme du Steve Reich, elle va tout de suite ailleurs : « C’est une musique qui puise son inspiration chez beaucoup d’autres compositeurs. Comme Bryce Dessner, dont les racines viennent aussi de Français comme Ravel, Debussy ou Dutilleux. C’est ce qui nous intéresse énormément, ce lien très fort avec les grands dont nous jouons la musique depuis des années. »

La deuxième partie du programme est entièrement consacrée à Don’t Fear The Light, pièces pour deux pianos, électronique et synthétiseur modulaire, qui sont les premières compositions de Thom Yorke pour des musiciens et salles de concert classiques. Le chanteur de Radiohead y approfondit son travail sur les claviers multiples et le mélange entre sonorités acoustiques et électroniques. Avec une ampleur et une dextérité inédites. Ses compositions ont nécessité un travail particulier : réticent depuis toujours à la lecture et l’écriture de la musique, Thom Yorke a envoyé des enregistrements de ses pièces, que David Chalmin a retranscrits. « C’est une musique sophistiquée et raffinée, complexe harmoniquement et rythmiquement », explique Katia Labèque. Avec trois mouvements très différents : un premier ouvertement inspiré par la compositrice américaine Laurie Spiegel, pionnière des musiques électroniques ; un second plus lent qui parlera aux connaisseurs de Radiohead et un troisième construit sur des arpèges qui se déphasent.

Ainsi nouvellement peuplée et agencée, cette version de « Minimalist Dream House » écrit le nouveau chapitre d’une histoire passionnante. C’est une maison pour le temps présent.

Minimalist Dream House Quartet
Concert

Minimalist Dream House

Katia & Marielle Labèque et invités
Sunday April 7 2019 - 20:30
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
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