Notes de passage

A+AA-Print

Perspectives / Lectures

Last night laurent Garnier saved my life

Dans Un ruban noir (1995) de Vincent Borel, l’un des tout premiers récits à prendre pour décor la scène électronique des années 1990, l’ancien journaliste à Actuel évoquait la destinée d’un personnage qui découvrait au même moment l’euphorie des raves et sa séropositivité. Plus de vingt ans après, nous lui avons demandé de dresser le portrait de Laurent Garnier, dont il évoquait déjà la figure au fil des pages de son premier roman.

Published on 26 March 2019
par Vincent Borel

laurent-garnier-by-gb.jpgGB

 

« Par miracle un minuscule club gay de la Bastille, la Luna commence à s'adonner à la house. Un petit gars brun au regard éveillé et attentif, surnommé Lola Gaga par la quarantaine d'adeptes qui s'y retrouvent deux fois par semaine, pratique la house dans la semi clandestinité d'un fond de cave moquettée jusqu'au plafond. Et c'est merveille, en cette catacombe qui hésite entre drague univoque et baisodrome, club gay oblige, que le tapis volant des platines. Nous sommes encore peu à aimer cette nouvelle étreinte du son mais cela suffit à notre joie. On ne se connaît pas mais on est bien ensemble, sur ce dancefloor on se rencontre à l'état brut. Ce qui jaillit de la paire de Technics MK2 est énergie pure. Lola a tété les grandes musiques de nuit dans les clubs de Manchester où la house music est devenue nouvelle culture. DJ analytique, il capte quelques personnes sur la piste, dont moi, évidemment, puisque je suis là pour qu'il me fasse jouir et que je le lui demande en le fixant à la dérobée, montant sur ses disques radieux de toutes mes jambes ouvertes tandis que lui toujours envoie sa purée plus haut. C'est comme un défi et j'adore ça, de tous mes bras levés de plaisir dans le pacte house, communauté invisible, neuve et cachée en ce sous-sol. Là, les corps et les esprits qui s'agrègent dans le souffle de la musique engendrent un micro univers de grande innocence qui auréole les corps comme l'écume. Souple et musclée, elle désagrège nos carapaces de chitine et je pense à ces cafards écrasés à grands coups de stress tandis que montent les vagues acieed dans la brume des fumigènes et la tétanie du stroboscope devenus d'internationaux objets du culte. (…) Dans les chaudes dunes de cette Luna, implant de boîte provinciale chue au milieu de la rue Keller, et pour reprendre un titre anglais fort en vogue, Last night DJ Laurent Garnier saved my life. »

 

En écrivant Un ruban noir (1995), je ne l’imaginais pas, vingt-deux ans plus tard, Chevalier de la Légion d’honneur, et encore moins connaître les honneurs d’une exposition. Pas sûr que lui-même l’ait ambitionné, l’homme est trop spontané. S’il avait été un ambitieux viscéral, il vendrait des millions d’album et agiterait les stades en réclamant des cachets faramineux. Mais il se contente de clôturer régulièrement le Sónar de Barcelone, un événement annuel qui est aux cultures électroniques ce que le festival de Bayreuth est à Wagner.

Ensemble, nous avons subi le même choc générationnel, un parcours que le jeune DJ de la Luna conte dans son livre Electrochoc, narration des années pionnières de la house nation. Cette aventure fut une route de lumière. Comme un âge d'or dont on se répète aujourd'hui la légende, tout était neuf et restait à créer. La musique qui nous faisait danser ne savait pas où elle allait. Elle n'éprouvait pas le besoin de questionnements ontologiques. Elle filait de l'avant, pure motion portée par son BPM, découvrant les possibilités exponentielles du sampling et de la boîte à rythme. Ces home-studios allaient devenir les laboratoires des inventions de demain. Nous étions une utopie dansante née au hasard de nouvelles conjonctions affectives. Nous avions la fête comme unique religion, résurgence fin de siècle d'un archaïque désir de folie vaudou. Cela nous était vital. La célébration païenne, la lessiveuse cosmique et la transe électronique ne s'arrêtaient jamais. Derviches transfrontaliers sans pays ni heures, nous avons couru l'Europe ; nous étions partout où s'allumaient les brasiers des raves ; sans dormir sur la route des boîtes belges ; hachurés par les sons tranchants des clubs berlinois ; possédés douze heures durant dans un hangar psychédélique à l'ombre de la Bundesbank de Francfort ; sensuels dans la Versace way of life de Rimini aux boîtes hollywoodiennes ; multiraciaux dans l’immensité du Heaven, en bord de Tamise. Et qu’importe si nous y avons gagné des acouphènes à vie.

Laurent, c’est d’abord le respect pour la musique, surtout celle des autres. Car l’art du DJ est de savoir se faire pardonner la faute du vol puisque sa musique naît du saccage de ce qui l’a précédé. Garnier est un homme de bibliothèque sonore, à l’égal de cette sono mondiale créée, dans l’antre de Radio Nova, par les regrettés Jean-François Bizot et Rémy Kolpa-Kopoul. Laurent a officié dans ce laboratoire de totale liberté, hors format et hors modes. Et c’est ce pas de côté, commercial un brin, mais viscéralement underground, indépendant, qui fonde une légitimité et signe une intégrité. Le Lolo Gaga de notre jeunesse est, depuis, devenu une figure tutélaire au sens étymologique du terme, à savoir assurer protection et reconnaître le chemin.

Du temps de Ruban noir, nous ne savions évidemment rien de tout cela ; nous étions dans l’instant. Nous faisions de la piste de danse un nouveau territoire. Le dancefloor l’avait été un peu au temps du disco, mais le DJ chaman n’y avait pas sa place. La star c’était le danseur, vêtu de blanc comme dans Saturday Night Fever, un Travolta faiseur de prouesses. Puis, dans les fêtes acid de Londres et Manchester, danseuses et danseurs devinrent une nation réunie par le son et que les magiciens des disques transportaient, ou plutôt téléportaient, invisible derrière les fumigènes et les stroboscopes. Le DJ inventait cette communauté dansante, devenait le capitaine d’un improbable vaisseau. Quand le mouvement rave explosa de manière virale, c’est cette communion dans la communauté que nous cherchions. Nous abolissions nos peurs et l’individualisme des années 1980, celles des yuppies, ces figures annonciatrices d’un libéralisme sans foi ni loi, lequel a, pour l’instant, triomphé de notre utopie.

Le danseur lambda que je suis, continue d’être abasourdi par la puissance festive de Laurent Garnier. Trente ans d’une carrière si dense en chamanisme de masse force le respect. Ses voyages musicaux sont ceux d’un happy marabout. Dance - trance - hip - break - hard - beat - core - acid - house - garage - jungle - hop, qu’on l’appelle comme on le veut, sa transe partagée suscite les mêmes désirs. Elle est belle et barbare, et le virus de sa créativité continue de féconder le monde sonore. Étonnamment, notre vécu de jadis reste un rituel qui se transmet de génération en génération, les gamines et les gamins de 2019 suivant la même initiation avec sa folie, son incandescence et ses risques.

La jeunesse est éternelle et la lune n’est jamais si belle que pleine.

 

Extrait du catalogue de l'exposition Électro, de Kraftwerk à Daftpunk, Éditions Textuel  - Cité de la musique - Philharmonie de Paris, 2019, p. 164-165.

Commander

Laurent Garnier
Tuesday April 9 2019 - 19:00
Salle de conférence - Philharmonie
Days Off 2019
Exhibition

Electro

De Kraftwerk à Daft Punk
Tuesday, 9 April 2019 to Sunday, 11 August 2019
Espace d'exposition - Philharmonie
Ellen Allien
Saturday April 13 2019 - 09:30
Salle de conférence - Philharmonie
Lectures

KRAFTWERK : MUSIQUE NON STOP, TECHNO POP

Kraftwerk by Peter Boettcher

Sous la forme du projet multimédia Kraftwerk, une œuvre d’art totale mêlant musique, poésie, image et film, Ralf Hütter et Florian Schneider ont inventé, au-...