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Las Maravillas de Mali, le retour

Las Maravillas de Mali ou le destin incroyable de jeunes étudiants maliens partis à Cuba dans les années 1960, dans le cadre d’échanges entre les pays africains socialistes et l’État cubain. 

Published on 3 April 2019
par Francis Dordor

Maravillas de Mali

 

C’est un phénomène typiquement proustien, sans doute mâtiné d’un soupçon de calcul commercial : on ne compte plus les reformations de groupes qui ont fait les grandes heures de la musique africaine. Ainsi, après Orchestra Baobab au Sénégal, l’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou au Bénin, les Ambassadeurs du Motel de Bamako et autres Dieuf Dieul de Thiès, c’est au tour de Las Maravillas de Mali de renaître de cendres que l’on pensait à jamais refroidies. D’autant qu’à l’exception d’un seul, le chef d’orchestre Boncana Maïga, tous les membres originaux de ce fleuron de la musique afro-cubaine des années 1960 sont décédés.

En 2011, l’équipe de l’émission L’Afrique Enchantée sur France Inter éditait une compilation de grands classiques dont « Rendez-vous chez Fatimata »  par les fameux Las Maravillas de Mali (Les Merveilles du Mali), chanson sur laquelle avait dansé, siroté et flirté toute l’Afrique de l’Ouest francophone post coloniale. De quoi réveiller de tendres souvenirs chez les anciens et susciter l’intérêt des plus jeunes. Mais également de lancer cette idée d’un possible come-back soutenue depuis quinze ans par le réalisateur Richard Minier, auteur d’un édifiant documentaire sur leur incroyable histoire. Devenu présentateur à la télévision, après avoir présidé aux destinées de l’ensemble Africando, Boncana Maïga se vit donc proposer de ressusciter le groupe et de réenregistrer « Rendez-vous chez Fatimata avec en substitut des membres disparus et quelques prestigieuses recrues, dont le chanteur guinéen Mory Kanté et le Béninois José Alapini, alias Jospinto. C’est au légendaire studio Egrem de La Havane que « Fatimata » fera sa cure de jouvence. Soit à l’endroit même où elle vit le jour un demi-siècle auparavant. La boucle ne pouvait être mieux bouclée.

Maravillas de Mali - Rendez-vous chez Fatimata ft. Mory Kanté

 

Car l’histoire des Maravillas débute à Cuba en 1964 lorsque dix musiciens maliens sont envoyés parfaire leur formation sur la grande île des Caraïbes, et ce en vertu des accords de coopération et des liens d’amitiés qui unissent les régimes socialistes de Fidel Castro et de Modibo Keita, père de l’indépendance du Mali. À La Havane, les Africains vont non seulement bénéficier d’un enseignement haut de gamme au Conservatoire National dirigé par Alejandro Garcia, mais aussi de conditions de vie dont ils pouvaient difficilement rêver chez eux, avec villa de 200 m2, cuisinière et chauffeur à disposition, et même un peu d’argent de poche. Au pays du boléro, du cha-cha-cha et du danzon, Boncana et ses compatriotes frétillent comme poissons dans l’eau. Prenant modèle sur la célèbre charanga Orquesta Aragon du violoniste Raphaël Lay, ils montent Las Maravillas de Mali, adaptation non dénaturée du génie musical cubain au tempérament africain. Rares seront les pays francophones d’Afrique à échapper à ce tropisme, la musique cubaine étant à l’époque la première d’essence africaine et de nature polyrythmique à connaître, grâce au disque, une large diffusion sur le continent. Le Sénégal aura l’Orchestre Baobab, la Guinée le Bembeya Jazz. Quand le Congo-Kinshasa fête son indépendance en 1960, c’est au son d’ « Indépendance Cha-Cha »  de l’African Jazz.

Mais seuls les Maravillas auront le privilège de s’abreuver directement à la source. Quatre ans après leur arrivée, ils enregistrent au studio Egrem leur unique album sur lequel figure « Fatimata »  qui va connaître un immense succès. Devenus des attractions à Cuba, ils se produisent devant Fidel et font danser le Che. Au Mali, en revanche, les choses se gâtent. Un coup d’état renverse Modibo Keita. Sommé de rentrer au pays, le groupe est dissout et Boncana s’exile en Côte d’Ivoire d’où il relancera sa carrière comme musicien ou arrangeur, entre autres d’Alpha Blondy, avant d’animer l’émission Stars Parade sur TV5 Monde. L’histoire aurait pu s’arrêter là sans les pressions amicales de quelques nostalgiques et les bons offices de Richard Minier dont le documentaire doit voir le jour en salle très prochainement (avec une possible présentation au Festival de Cannes). Avec un album, un doc et une tournée mondiale, les Maravillas bénéficient ainsi d’une chance inespérée de terminer une aventure si bien débutée et brutalement interrompue il y a 50 ans. Et s’ils se présentent devant nous avec un casting copieusement chambardé, l’esprit, lui, sort indemne de cette longue hibernation. Comme sortent intacts les charmes coquins de « Fatimata » dont on dit qu’elle eut pour modèle une hôtesse de l’air de la compagnie belge Sabena et qui reste un symbôle de liberté et de dolce vita pour toute une génération.

Maravillas de Mali feat. Mory Kanté
Concert

Las Maravillas de Mali

avec Mory Kanté & Boncana Maïga
Saturday May 4 2019 - 20:30
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie