Notes de passage

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Vénérable comme un baobab

Le passage d’Orchestra Baobab à la Philharmonie de Paris coïncide avec le 50e anniversaire de ce groupe légendaire, véritable institution de la musique sénégalaise.

Published on 8 April 2019
par Francis Dordor

Orchestra Baobab - Specialist in all styles

 

Nombreux sont ceux nés après l’indépendance à pouvoir associer un ou plusieurs moments heureux de leur vie à l’une des chansons du Baobab, fruits savoureux d’une hybridation dans laquelle entrent « chalouperies » afro cubaines, airs traditionnels chantés en wolof ou malinké, thèmes jazzy aux couleurs mandingues. Les célébrations de ce demi-siècle d’existence donneront aussi l’occasion de rendre hommage à ceux qui manquent à l’appel. À commencer par le saxophoniste griot d’origine malienne Issa Cissokho, disparu à l’âge de 73 ans le 24 mars dernier à Dakar, deux ans après que le chanteur Ndiouga Dieng s'est éteint. Pourtant, même amputé de certaines branches historiques, le vieil arbre n’en finit pas de refleurir. Et immanquablement de nous rouler dans la farine d’un plaisir à l’ancienne. En nous évitant, chose rare, les grumeaux de la nostalgie. Car la musique du Baobab reste un modèle de fluidité et d’insouciance, une porte d’entrée idéale pour la pratique sans modération d’un carpe diem tropical, sachant domestiquer les forces sauvages qu’elle possède en elle sans jamais les affaiblir. De sorte que son invitation à danser ne tarde jamais à se changer en injonction à laquelle il est bien difficile de désobéir.

Leader du groupe depuis les débuts, le chanteur et percussionniste Balla Sidibé en est la principale racine avec Rudy Gomis, autre natif de Casamance et chanteur, que des soucis de santé ont rendu lui aussi indisponible. C’est Balla qui, rompant avec une famille de militaires de carrière, se lancera le premier dans l’aventure musicale, d’abord au sein de l’UCAS (Union Culturelle Artistique de Sédhiou) puis dans le Guinéa Jazz. D’autres formations suivront, Harlem Jazz, Palladium, Standard. Avec le groupe Galéabé, il interprète sa toute première chanson en soliste, reprise de la célèbre guajira « Guantanamera », qu’il restitue dans un espagnol phonétique sans rien comprendre aux paroles. Qu’importe, l’heure est à la latinisation de la musique en Afrique. Balla, Rudy et le guitariste togolais Barthélémy Atisso sont engagés au Miami Club, célèbre établissement de la Médina de Dakar, où ils fusionnent musique cubaine et rythmes africains pour le plus grand plaisir d’une clientèle jamais rassasiée. À la fin des années 60, la vie nocturne dakaroise est en effet l’une des plus effervescentes du continent. En témoignent les nombreuses boîtes de nuit qui fleurissent dans la capitale. Comme le Club Baobab, lancé en 1969 par Adrien Senghor, neveu du président Léopold Sédar Senghor, et baptisé ainsi en raison de l’arbre planté dans la cour du 44 rue Jules Ferry où le club se situe, au cœur de l’ancien quartier européen.

En quête d’un orchestre susceptible de fidéliser un public, Adrien Senghor débauche Balla, Rudy et Barthélémy. Et comme aimantée, la clientèle passe aussitôt du Miami au Baobab dont ils prennent au passage le nom. La fête va se prolonger ainsi pendant sept ans au cours desquels le groupe voit passer dans ses rangs plusieurs chanteurs remarquables – Laye Mboup, Thione Seck, Ndouga Dieng, Medoune Diallo –, chacun dépositaire d’une couleur vocale distincte, afin de répondre à l’exigence d’éclectisme qu’impose ce rôle d’« ambianceur » nocturne. Chaque soir, l’orchestre fait ainsi étalage d’un vaste nuancier de styles, passant de la salsa à des versions arrangées de tubes pop ou soul, glissant ici et là des chansons traditionnelles en mode jazzy. Enregistrant dans le même temps cinq albums, sans en tirer le moindre profit. Ce qui l’incitera à considérer d’autres offres d’engagements, comme celle du Jandeer Club pour lequel il va quitter le Club Baobab, entraînant une fois encore la clientèle dans son sillage.

Après un bref séjour en France, les musiciens rejoindront un autre lieu, le Ngalam. C’est l’époque où ils réalisent leurs meilleurs enregistrements, regroupés en 1989 dans la compilation Pirate’s Choice, sur laquelle ne manque que l’irrésistible « Autorail », chanson locomotive qui célèbre l’ouverture de la ligne de chemin de fer reliant Dakar à Niamey. Le Baobab devra pourtant plier face à l’avènement du Mbalax, la nouvelle musique que porte le chanteur Youssou Ndour. Le même Youssou qui contribuera pourtant à leur retour au début des années 2000 en produisant l’album dont le titre résume à lui seul leur histoire : Specialist in All Styles. Plus récemment, c’est l’arrivée de jeunes recrues, dont le prodige de la guitare René Sowatche et Abdoulaye Sissoko à la kora, qui va raviver la sève du vieil arbre, essence parmi les plus précieuses de l’histoire moderne de la musique ouest-africaine.

Orchestra Baobab - Pirates Choice (Full Album)

Orchestre Baobab
Sunday May 5 2019 - 20:30
Salle des concerts - Cité de la musique