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Ma valise est mon pays, Hommage à Mahmoud Darwich

Sous la direction de Ramzi Aburedwan, Ghalia Benali, Rodolphe Burger, Rachida Brakni et bien d'autres rendent hommage au grand poète palestinien. Une création puissamment lyrique et rehaussée du sel de la mélancolie qui alterne lectures, chants, musique originale, calligraphie et projections d’images.

Published on 20 January 2020
par Édith Nicol

Mahmoud DarwichDenis Dailleux/VU’

Mahmoud Darwich, l’enfant de Galilée, aura fait de l’arrachement à sa terre, en 1948, un jardin poétique d’abondance, sans que la blessure qu’il en éprouvait ne se fasse oublier. Auteur d’une trentaine de recueils traduits dans près de 40 langues1, dans le poème, il ne pouvait qu’être libre. Libre, c’est-à-dire « débarrassé des masques, des buts, des traditions et de la liberté elle-même2 ».

Comme son concitoyen, le Palestinien Ramzi Aburedwan a appris à « ouvrir son imaginaire à toutes les possibilités ». Le joueur de cordes et militant culturel, dont la photo de jeunesse — illustration de la première Intifada — fit le tour du monde, réalise aujourd’hui un vœu : saluer son héros. Il est associé, pour cette création collective, à une vingtaine d’artistes originaires du monde arabe et d’Europe, tous éclairés par le chant puissant et subtil du poète.

Avec l’exil

« À croire que je n’ai jamais habité que le vent, le vent qui souffle en dessous de nous comme dirait Al-Mutanabbî3, ou au-dessus de nous […]. Y a-t-il dans la langue suffisamment de terre pour y trouver notre toit ? Bien qu’il y ait dans cette consolation ce qui justifie que le chant perdure, l’identité requiert une condition plus solide, celle de la terre. Est-ce que la terre demeure si le chant s’en va ? Ou est-ce le contraire ? […] Comme tous les habitants de la planète, je veux et la terre et le chant4. »

Galilée, 1948 : Mahmoud, 6 ans, sa famille et des centaines de milliers d’autres villageois sont jetés sur les routes5. Aujourd’hui, d’Al-Birwah qui l’a vu grandir, ne restent que des figuiers et quelques ruines. Le Palestinien, initié à la privation, suit « la direction du vent » avec cet impératif de résistance : « Que la maison reste animée6. »

« La terre est ma première mère. […] [Elle] recèle en elle le cercle de l’existence humaine. Elle est notre ciel concret. Un ciel inversé7. »

Haïfa, 1961 : Darwich est incarcéré pour ses écrits engagés. Dix ans plus tard s’ouvre un exil plus aride encore. Son territoire poétique s’accroît. Quatre décennies durant, il transportera son « tohu-bohu dans l’imagination », sa solitude, ses rituels (le café, la cigarette), sa bibliothèque et son élégance d’un domicile à l’autre, au fil des crises moyen-orientales.

La reconnaissance internationale couronne son œuvre et inscrit le nom de son terroir natal sur la carte du monde. Sa voix souveraine, « son art d’une éloquence totale8 » transissent les foules, du Caire à Beyrouth via Alger. Lui, intimidant autant qu’intimidé, est surpris d’être élevé au rang de légende. De ses mois à Paris, il se souvient de liberté : « être qui je veux », « marcher sans qu’on m’aborde », « rêver seul au café ».

Bien que Darwich ne cherche pas « à devenir, ou à rester un symbole de quoi que ce soit9 », force est de reconnaître que « le moi n’est pas singulier » : son déracinement se confond à celui d’un peuple tout entier. Il se qualifie lui-même de « poète troyen », résolu à habiter à la fois la cité vaincue et la langue relatant son histoire volatilisée. La défaite comporte une charge poétique irrésistible ; « le geôlier, lui, ne chante pas ». Dans un souffle probablement plus tragique qu’homérique, il dépeint la confiscation, l’enfermement, le sacrifice, la politique du désespoir ou les fantômes de l’absence. « Des affres plus douloureuses que la mort elle-même. » Mais, en temps de guerre, l’amour persiste. Il signifie aussi au conquérant la vacuité de son entreprise. Darwich est un guetteur, débusquant la beauté. Il épouse le mouvement de l’errance, remonte les sources de l’étonnement et du mystère, les pistes de la sensualité. Il poursuit une poésie qui chante. La traque s’intensifie lors de son exil parisien : il ausculte la concision du passage sur Terre — un territoire métaphysique incarné dans une forme récitative. Chaque poème porte le projet d’un nouveau commencement, tressant le mythique à l’intime : « Il faut une écriture de genèse. La souffrance est là, l’amour est là, les mots sont là10. » « L’expérience poétique universelle », aussi locale soit-elle, est la seule issue « pour faire face au choc du réel11 ».

À partir de 1995, après les accords d’Oslo qu’il juge inadéquats, il oscille entre Amman et Ramallah. Il a le cœur fragile ; la mort lui dicte une avant-dernière élégie. En 2008 à Houston, sa troisième opération échoue. Trois jours de deuil national et des funérailles spectaculaires ont lieu.

Célébration collective

On chante les poèmes de Darwich comme des hymnes. Dans les années 1970, le Libanais Marcel Khalifé ouvre la voie. À vrai dire, la musicalité de sa prose est immédiatement saisissable. Darwich explique qu’il n’y a pas de poème juste sans cadence juste. Et cette cadence ne peut s’épanouir que si elle porte un « rite lyrique », ce rite lui-même requérant la cadence pour être… Le poète vise « une célébration entre l’image, la voix, le corps et la réécriture collective du texte12 », lorsqu’il atteint l’audience et qu’elle le fait sien.

Cet hommage pourrait être ce type de fête, puissamment lyrique et rehaussée du sel de la mélancolie. Intitulée Ma valise est mon pays, cette création sur mesure mobilise une tribu éclectique, forte de son nomadisme. Elle alterne lectures, chants, musique originale, calligraphie et projections d’images.

Julien Breton_La Beauté_Calligraphie de lumièreCisco light-painting

Le projet prend racine dans la tradition orale, si vivante sur les rives de la Méditerranée : « À l’origine, la poésie se destinait à être dite, psalmodiée ou chantée. Nous voulions donner corps à cette richesse offerte par Darwich et qui traverse les frontières. […] Il connaissait le pouvoir de la parole qui renvoie notamment au verbe fondateur des monothéistes. Il sublimait à travers elle la colère ou l’amertume pour s’attacher au cœur des hommes. » Alain Weber, conseiller artistique, poursuit : « Le poète témoigne d’un exil qui se généralise du fait du chaos climatique et des conflits de tous ordres. On songe à cette phrase d’Elia Suleiman : “Le monde entier devient comme la Palestine aujourd’hui.” […] Au-delà de la nostalgie de la terre perdue, cette poésie porte une vive conscience de soi et une curiosité insatiable de l’autre. Il paraissait naturel d’insuffler l’esprit de rencontre à cette création : des artistes palestiniens y collaborent avec des artistes européens ; le classicisme d’un petit orchestre arabe y côtoie les riffs d’un Rodolphe Burger ou d’un Mehdi Haddab ; les vers se matérialisent à travers la technique de light-painting de Julien Breton ; et surtout, l’arabe chantant de Darwich se fait langue française grâce au talent d’Elias Sanbar. »

Originaire d’un camp non loin de Ramallah, Ramzi Aburedwan est un musicien et compositeur établi, formé au Conservatoire d’Angers. Les affinités avec Darwich, qu’il croisa à deux reprises, ne manquent pas. Exemples : rire pour ne pas noyer davantage le présent dans la tragédie ; voyager sans trêve tout en éprouvant la phobie des déplacements et de l’attente aux frontières. Des paradoxes de réfugié. « Darwich nous a aidés à grandir. La radio diffusait les interprétations de Marcel Khalifé ou de Majida el Roumi, mais c’est sa voix qui m’a percé. Elle parle de nous, de notre humanité. Elle nous parle. […] Toujours un bouleversement intérieur, un débordement chez lui. Il te fait goûter à l’amour et puis à un moment donné, te fait comprendre qu’on en meurt... »

 

Ma valise est mon pays : entretien avec Rodolphe Burger

 

Dans ce dialogue d’Eros et Thanatos, Rodolphe Burger, philosophe et éternel amoureux, pourrait bien prendre sa part. Le guitariste rock arpente la poésie de Darwich sans rien lui trouver d’orientaliste ou d’anachronique. Au contraire : « On y recueille sa parole métapolitique, mais surtout son lyrisme totalement dédié à l’amour, au sens le plus trivial qui soit. » Avec S’envolent les colombes, suggéré par Sanbar en personne, Burger tend le miroir à un autre texte sublime, biblique et érotique : Le Cantique des cantiques. Deux œuvres qu’il déroule d’ordinaire au fil d’un spectacle conçu en 2010 en hommage à son ami Bashung et à son chantre inspirateur Darwich, disparus à quelques mois d’intervalle. « Chaque fois que je me reconnecte à cette matière poétique, en la mettant dans une situation particulière, je reconnais son enjeu incroyable.» La Palestinienne Nai Barghouti, qui chante pour la première fois à Paris, évoque quant à elle l’alliance antique entre la musique et la poésie dont Darwich est un ardent héritier. Le magnétisme du personnage n’épargne pas la oudiste et chanteuse Kamilya Jubran, dont l’admiration va croissante. « Nous n’avions pas connu cette puissance de la langue depuis des siècles, depuis l’époque d’Al-Mutanabbî, à vrai dire. » La chanteuse belge Ghalia Benali, d’un coup de baraka, rencontra le même soir l’homme, le poète et la poésie. « Darwich est prodigieusement généreux: il s’adresse à tous.» Chaque poème, par sa polysémie, lui semble receler un secret ou une réponse à la question du jour. La comédienne francilienne Rachida Brakni se réjouit d’entendre danser à la Philharmonie la langue originelle de Darwich, « le poète de la contestation pacifique, de l’infiniment petit et de l’infiniment grand» par l’entremise des Palestiniens contributeurs au projet. Son coéquipier, Amer Hehlel, acteur et metteur en scène résidant à Haïfa, rappelle Darwich à sa condition de poète national (et non officiel) : « À la façon de Shakespeare pour les Britanniques, sa prose est un ferment qui ressoude les fragments de notre histoire et relie les gens à la terre promise. Je m’échappe de ce monde comme j’entre sur scène : avec son héritage. »

 

1On dénombre aujourd’hui 23 ouvrages publiés en France.
2Ivana Marchalian, Je soussigné, Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Hana Jaber, Arles, Actes Sud, 2014, p. 90.
3Poète irakien du Xe siècle auquel les Arabes comparent volontiers Darwich.
4Ivana Marchalian, op.cit., p. 81.
5Pendant la guerre israélo-arabe de 1948, environ 700 000 Arabes palestiniens fuient vers les zones sous contrôle arabe et les pays voisins. Ils se voient refuser le droit au retour. Au moins 400 villages (Palestiniens) sont abandonnés, dont Al-Birwah d’où est originaire Mahmoud Darwich. Cet exode est commémoré dans la mémoire collective palestinienne en tant que Nakba (al-Nakbah, lit. « désastre » ou « catastrophe »). Aujourd’hui, on compte près de 5 millions de réfugiés palestiniens (ou descendants).
6Citation tirée du film Mahmoud Darwich  Et la terre, comme la langue, de Elias Sanbar et Simone Bitton, Point du Jour Productions, 1997.
7Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore, Entretiens traduits de l’arabe par Elias Sanbar et de l’hébreu par Simone Bitton, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 1997, p. 117.
8Citation d’Elias Sanbar : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/mahmoud-darwich-ultime-elegie
9Citation de Mahmoud Darwich : https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/mahmoud-darwich-je-nai-nullement-cherche-a-devenir-ou-a-rester-un-symbole-de-quoi-que-ce-soit
10La Palestine comme métaphore, op. cit., p. 139.
11Je soussigné, Mahmoud Darwich, op. cit., p. 95.
12Citation de Mahmoud Darwich : https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/mahmoud-darwich-je-nai-nullement-cherche-a-devenir-ou-a-rester-un-symbole-de-quoi-que-ce-soit

Lionel Sow
Vocal Concert

Miroir de l’autre

Chœur Amwaj de Palestine - Chœur de jeunes de l’Orchestre de Paris
Sunday March 1 2020 - 16:30
Salle des concerts - Cité de la musique
Franck Tortiller
Concert

Franck Tortiller & Elias Sanbar

Et la terre se transmet comme la langue
Friday February 28 2020 - 20:30
Salle des concerts - Cité de la musique
Mahmoud Darwich
Show

Ma valise est mon pays

Hommage à Mahmoud Darwich
Saturday February 29 2020 - 20:30
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Marcel Khalifé
Concert

Mahmoud, Marcel et moi

Marcel Khalifé et Bachar Mar-Khalifé
Sunday March 1 2020 - 19:00
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie