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Au jour le jour / Impressions

Ennio Morricone, maître de la mise en scène sonore

 « Il maestro » s’en est allé à 91 ans. À travers son legs de près de cinq cents œuvres et son génie unique, c’est tout l’art de la composition pour le cinéma qu’il a à jamais révolutionné.

Published on 6 July 2020
par Pascal Bertin

Ennio MorriconeMondadori Portfolio / Bridgeman Images

 

De formation classique, le maître italien a su s’extraire des codes des thèmes hollywoodiens en vogue dans les années 50 pour inventer un style personnel qui collerait aussi à l’émergence de nouvelles écoles cinématographiques, aux États-Unis comme en Europe. Élève de l'Académie nationale Sainte-Cécile de Rome, Morricone en est sorti diplômé comme trompettiste mais aussi pour la composition, l'instrumentation et la direction d'orchestre – qu’il reprendra dans les années 2000. Plus qu’un touche-à-tout, c’est un musicien qui possède la maitrise de chacun des maillons de son art dès ses débuts dans les années 1950. Sa vision large lui permet d’emblée de composer dans le registre classique, dans la musique expérimentale, ainsi que pour la radio et la chanson. Cet éclectisme exceptionnel profitera à son travail pour le cinéma sur lequel il se concentre dès le début des années 1960, œuvrant pour le genre western qui a fait sa célébrité, mais aussi pour le thriller, le fantastique, la science-fiction, la comédie ou le drame.

Son écriture se caractérise par une montée en tension, une nervosité mises au service du suspense ou de l’émotion en fonction de l’effet recherché. L’usage des instruments prend alors une place capitale. Farouche partisan de la marque Fender, qui devient la référence dans le monde du rock, il en adopte les fameuses guitares électriques ainsi que les amplificateurs, pour une présence mélodique moderne à travers des effets de réverbération ou de vibrato qu’il marie à merveille à un orchestre. De ce dernier, il tire profit de tous les éléments comme les sections de cordes solennelles, la trompette (Pour une poignée de dollars), le hautbois (Mission) ou l’harmonica (Il était une fois dans l’Ouest), clé de la vengeance au bout du film. Le thème d’Il était une fois la révolution (1971) porte en lui toute la magie de Morricone, d’une longue intro énigmatique avec sifflements qui finit par se jeter dans les bras de sirènes célestes.

Il était une fois la Révolution (1971)

 

 

Effets sonores et bruitages

Outil ultime chez lui, la voix se pose en élément capital de certains de ses thèmes, pour chanter mais aussi pour des sifflements, des discussions, des petits cris ou de longs hurlements. La soprano Edda Dell’Orso revient à de multiples reprises, en particulier sur Le Bon, la Brute et le Truand, Il était une fois dans l'Ouest, Le Casse ou encore Il était une fois en Amérique. Les effets sonores et les bruitages constituent la dernière arme fatale de Morricone, qui en use avec modération, comme par exemple pour appuyer un effet de surprise. Toutes ces techniques servent son art de la formule par lequel un thème se décline tout au long d’un morceau, repris par un instrument ou une voix qui se passeront le relais jusqu’à former une boucle obsessionnelle.

L'extase de l'or (Le Bon, la Brute et le Truand)

 

Morricone poussera sa technique jusqu’à des pièces rock obsédantes collant avec l’atmosphère de film d’horreur, comme le thème de L’Exorciste 2 : L’Hérétique (1977). L’alliage étonnant et détonnant que Morricone a su inventer entre les éléments classiques – au sens large – de la musique et la matière propre à ses films (claquements d’éperons des cavaliers, craquage d’une allumette, vent qui fouette le désert) a contribué à sa légende. Elle a fait de lui le véritable peintre sonore de l’imaginaire des réalisateurs qu’il servait.