L’exposition

L’exposition

Musicien autodidacte dès l’adolescence, Charlie Chaplin quitte à vingt-cinq ans l’univers du musichall pour celui du cinéma. Avec l’invention de Charlot, le cinéaste affirme la suprématie de la pantomime. Ce corps dansant, presque musical, au langage universel et aux mouvements impulsant le rythme du montage, s’impose comme principal ressort poétique et comique de son art. Au point qu’en 1927, lorsque le cinéma mondial bascule du muet au parlant, Chaplin résiste et mise de plus belle sur l’éloquence musicale de ses films. Il signe désormais la partition de toutes ses œuvres et invente un comique sonore où bruitages et musique se répondent.

Au commencement – Chaplin et le music-hall

Chaplin lors de sa première tournée avec la troupe de Fred Karno, juin 1911 © Roy Export Co. Ltd

Né dans un quartier pauvre de Londres le 16 avril 1889, Charlie Chaplin déploie très tôt ses talents d’artiste. Ses parents, Charles et Hannah Chaplin, sont chanteurs de music-hall et Charlie monte très jeune sur les planches. À quatorze ans, il interprète son premier véritable rôle. Grâce à son demi-frère aîné Sydney, qui mène également une carrière sur scène, il entre à dix-huit ans dans la troupe de Fred Karno, le plus grand imprésario britannique de spectacles de cabaret. Là, il apprend la pantomime dans des comédies à sketch, où musique et mimes occupent une place prépondérante. C’est aussi jeune adulte qu’il débute le violon et s’exerce plusieurs heures par jour.

Le monde du music-hall imprègne donc profondément l’œuvre de Chaplin depuis Charlot au music-hall (1915) jusqu’aux Feux de la rampe (1952), où il interprète un comédien sur le déclin largement inspiré de son propre père.

 
« Pendant cette tournée, j’avais avec moi mon violon et mon violoncelle. Depuis l’âge de seize ans, je m’exerçais de quatre à six heures par jour dans ma chambre. […] J’avais de grandes ambitions de devenir un artiste de concert ou à défaut de cela, d’utiliser mes talents de violoniste dans un numéro de music-hall, mais à mesure que le temps passait je me rendais compte que je ne pourrais jamais être excellent et je renonçai. »

Un corps qui danse : l’invention de Charlot

Charlie Chaplin's Comic Ballet in Sunnyside © Roy Export Co. Ltd

Le petit vagabond à la démarche chaloupée apparaît dès 1914 avec Charlot est content de lui. À peine quatre ans plus tard, Chaplin est connu dans le monde entier : il a inventé un personnage à la silhouette reconnaissable entre mille. Dans ses premiers films, l’humour est féroce, mais la cruauté s’estompe peu à peu et le vagabond se nimbe d’un halo de poésie. Chaplin impose la dimension musicale de son personnage comme ressort comique et poétique. La drôlerie tient dans ce corps en mouvement, chorégraphié comme celui d’un danseur, parfaitement accordé au rythme du montage ; un corps constamment en équilibre, comme mû par des forces contraires, en action-réaction avec le monde qui l’environne. Cette silhouette au langage universel imprègne l’imaginaire du public comme des artistes d’avant-garde, en tant qu’incarnation d’un art en mouvement.

Charlie Chaplin dans les temps modernes, 1936 © Roy Export Co. Ltd

Le cinéma muet, un art sonore

Le cinéma n’a jamais été « muet » : dès les premières projections, les séances sont accompagnées par un pianiste ou plusieurs musiciens, voire parfois bruitées. La musique est improvisée ou compilée à partir d’un répertoire classique et populaire. Chaque cinéma est libre de l’accompagnement musical des films projetés, et les cinéastes n’ont aucun contrôle sur les musiques choisies. À partir de 1918, Chaplin accorde la plus grande attention à l’accompagnement musical lors de la première du film. Il joue aussi sur l’évocation du bruit ou de la musique pour nouer une intrigue ou construire un gag (Charlot cambrioleur ou Une idylle aux champs). À défaut de maîtriser le son, Chaplin en fait un motif à l’écran.

 
Chaplin avec Edna Purviance dans Charlot musicien, 1916 © Roy Export Co. Ltd

Charlie Chaplin compositeur

Pochette de disque de la bande originale du Cirque © United Artists Records, 1969, tous droits réservés

Grâce à l’invention du cinéma sonore, Chaplin peut enfin prendre le contrôle sur la musique. A partir de 1931, il compose toutes ses bandes sonores et certains films antérieurs ressortent accompagnes désormais de ses propres compositions. Il a appris a l’oreille le violon et le piano : il aurait rêvé devenir musicien professionnel. Autodidacte, il s’entoure d’arrangeurs pour écrire les partitions des mélodies qu’il invente.

Depuis Les Lumières de la ville (1931), jusqu’à La Comtesse de Hong Kong (1967), Chaplin expérimente des formations musicales variées, de l’ensemble de jazz a l’orchestre symphonique. Il garde toujours en tête un principe hérite de ses années avec Fred Karno : la musique ne doit pas concurrencer le comique de l’image mais plutôt « être un contrepoint gracieux et envoûtant ». Malgré la variété des sources – elles puisent dans un répertoire classique a fort potentiel dramaturgique et dans des airs populaires – ses musiques sont immédiatement reconnaissables.

Charlie Chaplin se joue du parlant

« Je songeais parfois à la possibilité de tourner un film sonore, cette perspective m’était déplaisante, car je me rendais compte que je ne réussirai jamais à atteindre l’excellence de mes films muets. Il me faudrait également renoncer totalement à mon personnage de Charlot. Certains me suggéraient de le faire parler. C’était impensable, car le premier mot qu’il prononcerait ferait de lui quelqu’un d’autre. D’ailleurs la matrice dont il était né était aussi muette que les haillons qu’il portait. »
Chaplin en répétition avec le Abe Lyman Orchestra, 1925 © Roy Export Co. ltd

À partir de 1927, le cinéma devient parlant. Star incontestée du muet, Chaplin résiste. Conscient que son comique repose sur la gestuelle, il persiste dans la pantomime avec Les Lumières de la ville (1931) puis Les Temps modernes (1936), transformant le mutisme obstiné de Charlot en enjeu médiatique. Chaplin parvient ainsi à proposer une conception très personnelle de l’utilisation du langage pour enrichir son écriture cinématographique ; il tire parti des nouvelles possibilités qui lui sont offertes pour réinventer son écriture burlesque en introduisant des gags purement sonores et en synchronisant méticuleusement ses accompagnements musicaux. La scène introductive des Lumières de la ville donne le ton : un bruitage, peut-être au bec de saxophone, fait office de discours officiel du maire ; il parodie le rendu médiocre des dialogues de certains « talkies » et renvoie une image de l’Amérique en pleine crise économique.