L’exposition

L’exposition

Pablo Picasso s’est toujours entouré de musiciens et de compositeurs, de chanteurs et de poètes. Au-delà de ses collaborations avec le monde du spectacle, l’artiste espagnol, qui a vécu la majeure partie de sa vie en France, a consacré une importance singulière à la musique, devenue sujet d’attention privilégié. Des dessins de jeunesse croqués dans les rues de Barcelone aux derniers tableaux peints dans la solitude du mas de Notre-Dame-de-Vie à Mougins, l’imaginaire musical imprègne l’ensemble du corpus picassien et dialogue avec les instruments de musique collectés par l’artiste et présents dans chacun de ses ateliers.

La Californie

Pablo Picasso (1881-1973)
Joueur de diaule, Pablo Picasso, (Cannes,1954-1956)
Terre cuite blanche chamottée incisée; plaques montées sur un panneau en bois et une armature en métal, 116 x 126 x 48 cm, Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el Arte, Madrid
© FABA Photo : Marc Domage © Succession Picasso 2020

En 1955, Picasso s’installe avec Jacqueline Roque à la Californie, une grande demeure bâtie sur les hauteurs de Cannes. Surplombant la mer, la villa apparaît comme un décor de scène ouvert sur la nature et le lieu idéal où exposer la sculpture, en son sens premier, théâtral. L’artiste aménage un pigeonnier sur ses balcons et installe dans le jardin, au coeur d’une végétation dense et exotique, bercée par les sons de la nature – air, insectes et oiseaux –, trois sculptures représentant des joueurs de flûte et de diaule. Inscrits dans une longue tradition venue de l’Antiquité où la sculpture est un apparat et un art de vivre, les trois musiciens chantent la beauté du monde.

Musiques d'Espagne

 

Picasso vit en Espagne jusqu’en 1904 et y séjourne de temps à autre jusqu’en 1934. Les oeuvres témoignent de son attachement à la culture espagnole où la musique, d’une grande diversité, occupe une place de choix. Pour l’artiste, andalou de naissance, catalan de coeur, la musique est inhérente à la vie, partie constituante de l’âme de tout Espagnol.

Couple andalou, 1899, Pablo Picass
collection particuliere
© Photo Chydris Mokdahi / Succession Picasso 2020

Le musicien arlequin

Pablo Picasso (1881-1973)
Arlequin à la guitare,Paris, 1918
Huile sur bois, 35 x 27 cm, Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie, Museum Berggruen. NG MB 30/2000
© bpk / Nationalgalerie, SMB, Museum Berggruen / Jens Ziehe © Succession Picasso 2020

Picasso découvre Paris à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900. Il effectue deux autres séjours dans la capitale avant de s’y installer définitivement en 1904. Désireux d’expérimenter la vie de bohème bien connue des expatriés catalans de Montmartre, il fréquente les tavernes, les cafés-concerts et les salles de spectacle de la place de Clichy et de ses alentours.

Entouré de chanteurs et de musiciens au sein de sa famille andalouse, Picasso accède à un ensemble d’instruments traditionnels, notamment des tambourins sur la peau desquels il peint des sujets populaires, ici un portrait de vieil homme, là un couple andalou. Le jeune peintre se situe dans la filiation des petits maîtres espagnols, italiens et français qui, à l’instar d’Antonio Muñoz Degrain ou d’Édouard Manet, sensibilisé à la culture hispanique, ont représenté des espagnolades sur des instruments à percussion.

 

Instruments cubistes

Pablo Picasso (1881-1973)
Violon, Paris, 1915,
Tôle découpée, pliée, peinte et fil de fer, 100 x 63,7 x 18 cm,
Musée national Picasso-Paris Dation Pablo Picasso, 1979. MP255
Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Adrien Didierjean © Succession Picasso 2020

L’épopée cubiste conduit Picasso à s’intéresser aux instruments de musique. Présents dans sa peinture dès 1909, ceux-ci se substituent bientôt aux musiciens et sont déclinés jusqu’en 1915 au travers d’une variété de supports et de techniques considérable en deux et en trois dimensions. Tandis que l’iconographie renvoie à une tradition de sujet, l’artiste collectionne ses premières cordes – mandolines, guitares, violons – et réinvente les manières de percevoir et de concevoir les instruments, dont il détourne la charge symbolique et la préciosité de rendu en un objet expérimental, bricolé, conceptuel.

Incarnée ou suggérée, la musique constitue une source de premier ordre dans l’aventure cubiste, dont elle nourrit, par sa puissance évocatrice, la polysémie des langages, tout en maintenant un lien sensible avec le réel.

Musique et poésie

Dans son acception ancienne, la musique était entendue comme le chant et la poésie. Ce lien est toujours sensible dans la première moitié du XXe siècle, durant laquelle on observe une grande complicité entre peintres, musiciens et poètes. La relation de Picasso à Guillaume Apollinaire est ici déterminante. Les poèmes de Picasso, écrits en espagnol ou en français, irriguent une musique continue, par le vocabulaire qu’elle traverse, mais aussi par ses scansions, ses allitérations, et dont le flux ininterrompu renvoie au rythme entêtant du taconeo et des palmas du flamenco.

Ballets

 

La Première Guerre mondiale donne l’occasion à Picasso de collaborer avec le monde de la scène lorsque, sollicité par les Ballets russes dirigés par Serge Diaghilev, il signe le rideau de scène, les décors et les costumes de Parade. Les sept ballets auxquels il participe entre 1917 et 1924 permettent à l’artiste d’expérimenter le concept d’œuvre d’art totale, si cher aux avant-gardes, et de travailler avec les plus grands compositeurs de son temps, parmi lesquels Erik Satie, Manuel de Falla, Igor Stravinsky et Darius Milhaud.

Pablo Picasso (1881-1973)
Projet pour la couverture de la partition de “Ragtime” d’Igor Stravinski : violoniste et joueur de banjo, Paris, fin 1919
Aquarelle, encre et crayon graphite sur papier 20,3 x 18,2 cm
Musée national Picasso-Paris Dation Pablo Picasso, 1979. MP1625
Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Adrien Didierjean © Succession Picasso 2020

Amitiés musicales

 

Proche de Jean Cocteau et du Groupe des Six, Picasso est invité à de nombreux concerts donnés à Pleyel, salle Gaveau, au Bataclan et au Boeuf sur le toit, qui voit dans les années de l’entre-deux-guerres l’éclosion de la musique de jazz. Après la guerre, Picasso reste proche des musiciens et compositeurs, notamment Francis Poulenc, dont il dessine le portrait et signe la couverture du Travail du peintre. Ami du pianiste russe Sviatoslav Richter, il fait aussi la connaissance du violoncelliste russe Mstislav Rostropovitch.

De nombreux instruments ont appartenu à Picasso : guitares, mandolines, violons, vièle, cithare, épinette des Vosges et trompettes. Formant un ensemble essentiellement composé de cordes, les instruments européens dominent le corpus. Ces objets emblématiques, probablement achetés chez des antiquaires et aux Puces, ont accompagné Picasso dans chacun de ses ateliers.

Tambour sur fût, Xylophone bala,
Mandore, Guitare-luth, Trompette de cavalerie
Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el Arte, Madrid
© FABA Photo : Hugard & Vanoverschelde Photography © Succession Picasso 2020

Aubades

Pablo Picasso (1881-1973)
La Femme au tambourin,Paris, début 1939
Aquatinte et grattoir sur cuivre. 5e état. Épreuve d’essai sur papier tirée par Lacourière
Musée national Picasso-Paris
Dation Pablo Picasso, 1979. MP2794
Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Adrien Didierjean © Succession Picasso 2020

Au début des années 1930, Picasso revisite le thème de l’aubade. Dans l’iconographie traditionnelle, le berger musicien et sa muse incarnent le mythe du bonheur pastoral. La sensualité des modèles nus et arcadiens inspirés par la présence de Marie-Thérèse Walter à Boisgeloup évolue au cours des années 1930 et laisse place à des représentations de flûtistes et de ménades au tambourin dont les corps dédoublés font écho à la période tourmentée que le peintre traverse sur le plan personnel et politique. Tout au long de sa vie, Picasso a décliné sujets et thèmes sur quantité de supports.

 

Pan

Pablo Picasso (1881-1973)
La Flûte de Pan, Paris; automne 1923
Huile Sur Toile, 205 × 174,5 Cm,
Musée National Picasso-Paris
© Succession Picasso 2020

En 1923, Picasso séjourne au Cap d’Antibes en compagnie d’Olga et de Paul, et plonge en plein hellénisme, où règne un ensemble de baigneuses et de joueurs de flûte. À son retour à Paris, il reprend ce sujet classique dans un tableau de grandes dimensions intitulé La Flûte de Pan : dans un décor théâtral d’inspiration méditerranéenne, un adolescent joue de la syrinx auprès d’un second personnage. La peinture, étrangement nostalgique, presque muette, constitue une sorte d’adieu à la rêverie antique, avec laquelle l’artiste renouera une dizaine d’années plus tard.

Compositeur et professeur d’harmonie au Conservatoire de Paris à partir de 1913, Jules Mouquet remporte en 1896 le prix de Rome avec sa cantate Mélusine. Ses oeuvres, de veine tantôt romantique tantôt impressionniste, témoignent de son intérêt pour l’Antiquité. Sa sonate pastorale La Flûte de Pan pour flûte et piano, composée en 1904 et couronnée de succès, dépeint dans un cadre bucolique le dieu Pan protecteur des bergers, entouré d’oiseaux figurés par les trilles de flûte.

 

Le peintre-musicien

 

Parmi les derniers tableaux que Picasso peint à Mougins entre 1965 et 1972, nombreux sont ceux où l’artiste se représente sous les traits d’un joueur de guitare ou de flûte. L’œuvre tardive de Picasso, empli de rondes champêtres, d’aubades et de concerts intimes, apparaît comme un retour aux sources et la manifestation ultime d’une ode à la vie.

Pablo Picasso (1881- 1973)
L’Aubade, Mougins, 19-20 janvier 1965
Huile sur toile, 130 x 195 cm
Association des Amis du Petit Palais, Genève, inv.10444
Photo © Studio Monique Bernaz, Genève © Succession Picasso 2020