Parcours de l’exposition

Parcours de l’exposition

Mises en scène héroïques, portraits intimes, sculptures grandiloquentes, performances, publicités, masques mortuaires, objets reliquaires, œuvres cinématographiques, affiches de propagande, maquettes d’architecture et installations contemporaines : plus 250 œuvres visuelles et sonores témoignent de la prodigieuse fécondité de l’imaginaire suscité par Beethoven.

Œuvre d'ErróAdagp, Paris, 2016
Erró (1932), Beethoven, 1969, huile sur toile, collection particulière, New York © Adagp, Paris, 2016
L’omniprésence d’une icône : consécration ou dilution ?

Image extraite du documentaire Kinshasa Symphony de Claus Wishmann et de Martin BaerSounding Images, WDR, RBB
Claus Wishmann (1966), Martin Baer (1963), Kinshasa Symphony, film documentaire, 2010 © Sounding Images, WDR, RBB

L’aura de Beethoven dépasse aujourd’hui largement le cadre de la culture savante. Comme les grandes icônes politiques ou populaires, il est devenu une référence incontournable, ignorant les frontières culturelles et géographiques.

Dès les années 1960, parallèlement à l’essor du marché du disque, Beethoven entame une carrière mondiale, du Gabon au Japon, de la Chine aux États-Unis, récupéré bientôt par l’industrie de la consommation. Fascinante mais ambivalente, cette conquête de publics toujours plus diversifiés exprime l’idéal d’une fraternité artistique capable de réunir les hommes. Mais le propre de l’« icône » n’est-il pas de se détacher de l’original ? Ne restent souvent de Beethoven qu’un physique archétypal, une maladie captivante (la surdité), quelques mélodies emblématiques. Sa puissance de rayonnement pose donc autant la question de son incontestable génie que des dangers de son aliénation. Qu’avons-nous fait de Beethoven ?

1827 : du trépas à l’immortalité
Œuvre d'Arnulf Rainer, masque de Beethoven, encre de Chine sur photographieArnulf Rainer/Albertina, Wien, Peter Ertl
Arnulf Rainer (1929), Beethoven, masque sur le vif, 1978, encre de Chine sur photographie, atelier de l’artiste © Arnulf Rainer/Albertina, Wien, Peter Ertl

26 mars 1827, 17h45. Après une longue agonie, Beethoven décède dans son appartement du Schwarzspanierhaus à Vienne, entouré de quelques proches. Leurs récits, souvent saisissants, et les croquis de son corps trépassé disent l’importance du drame qui se joue. Parallèlement, les annonces parues dans la presse en Europe, et bientôt la pompe grandiose de ses funérailles, imposent ce constat : il ne s’agit pas d’une disparition. Bien au contraire, Beethoven, son œuvre et son image commencent leur cycle de métamorphoses, assurant au musicien une vie largement posthume.

La fortune exceptionnelle des masques prélevés sur le musicien, de son vivant et à sa mort, contribue à son apothéose. Depuis près de deux siècles, ils offrent la matière première, et toujours vive, de nombreuses recréations, picturales ou en relief, dramatisées ou détournées. Par-delà l’hommage, ces variations perpétuelles du masque confient Beethoven à l’immortalité.

Le musicien comme prophète

Œuvre de Lionello BalestrieriTrieste, Civico Museo Revoltella, Galleria di Arte Moderna
Lionello Balestrieri (1872-1958), Beethoven, 1900, huile sur toile, Trieste, Civico Museo Revoltella, Galleria di Arte Moderna.

Porté par l’esprit des Lumières, puis intensifié au XIXe siècle, le culte des Grands Hommes redéfinit le statut intellectuel de l’artiste et la nature de son « génie ». Outre le pouvoir de créer, l’artiste jouit désormais d’une autre faculté, traditionnellement réservée aux dieux : celle de ravir les sens, de posséder l’âme et de la soumettre à ses impulsions. En un mot, le pouvoir d’inspirer.

La représentation de Beethoven, de sa figure et de sa vie, bénéficie de cette « sainte » promotion. Dès les années 1830, le compositeur s’impose dans l’imaginaire collectif comme un prophète, sa vie comme une « légende dorée », son culte comme une religion. Parallèlement, l’écoute de ses œuvres confine souvent à l’expérience sacrée. Véritables « musiques d’absolu », ses neuf symphonies transportent et inspirent. Aujourd’hui encore, l’aura mystique qui auréole Beethoven exprime ce qui échappe à la raison : son humanité d’exception, le sens élevé de sa vocation, la modernité visionnaire de ses œuvres.

Dans cette section de l’exposition, vous pourrez découvrir un dispositif d’écoute solidienne (i.e. par conduction osseuse).

Le cinéma à l’écoute

Au XXe siècle, la musique de Beethoven investit le cinéma comme support fictionnel. Personnages à part entière, ses Sonates secondent l’intrigue, ses quatuors serrent le nœud des récits, ses symphonies en soulignent le mystère ou la passion, la tension ou l’horreur.

L’œuvre de Beethoven libère aussi puissamment l’imaginaire visuel des cinéastes. Dans le drame, le polar ou le manga animé, elle encourage l’audace du montage. Dans les expérimentations formelles de la Nouvelle Vague, dans celles d’Andreï Tarkovski ou de Gus van Sant, elle autorise l’immobilisme, la fixation ou, au contraire, d’impensables plans séquences en mouvements. Enfin, dans l’œil de Stanley Kubrick, de Rob Reiner ou de l’Israélien Nadav Lapid, elle court-circuite la violence filmée pour produire l’effet visuel d’une inquiétante étrangeté. Ainsi la musique de Beethoven agit-elle comme un puissant catalyseur des ambitions du réalisateur.

Têtes tragiques et mondes intérieurs

Visuel montrant la scénographie de la salle 5 Atelier Maciej Fiszer
Scénographie de la salle 5 © Atelier Maciej Fiszer
Œuvre de Markus LüpertAdagp, Paris, 2016
Markus Lüpertz, Beethoven, 2010-2011, Soura Art Gallery, Munich © Adagp, Paris, 2016

Plus encore que Géricault ou Rimbaud, Beethoven incarne le mythe de l’artiste tragique dont l’accablement atteste le génie et grandit l’inspiration. Comme toute mythologie, ce portrait livre une certaine vérité. L’existence du musicien est historiquement marquée par la douleur : celle de parents trop vite disparus, celle d’une paternité manquée, et plus encore de la surdité. Pressenti lorsque Beethoven n’a pas 30 ans, ce mal (impensable pour un musicien) révolte et inquiète un tempérament peu mondain de nature.

Passées au filtre du mythe, et donc amplifiées, ces expériences façonnent irrémédiablement l’image de Beethoven. Il devient, pour les artistes qui s’y mesurent, un miroir : un être que ronge la souffrance et que rebutent les normes, un compositeur solitaire, farouchement marginal – tandis qu’il a toujours recherché une place officielle et l’amitié des hommes. Ce portrait moral conditionne même le physique de Beethoven. Dans sa vie posthume, il affiche une laideur volontaire, une moue mélancolique, un crâne disproportionné, un regard sauvagement introspectif, où se lisent davantage les conflits de nos propres consciences.

Destinées politiques
Couverture du magazine The Etude. Music Magazine titrant Will Beethoven stop Hitler ? Biblioteca Beethoveniana/Collezione Carrino
Harlan W. Morton (1916-1987) « Will Beethoven stop Hitler ? », The Etude. Music Magazine, volume 59, n° 9, septembre 1941 Muggia (Trieste), Biblioteca Beethoveniana/Collezione Carrino

L’interprétation de la Symphonie héroïque, lors des hommages aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, l’exprime sans détour : profondément humaine, l’énergie de la musique de Beethoven ne libère pas seulement une émotion esthétique, mais une conscience politique.

Plus qu’un répertoire de partitions, l’œuvre de Beethoven constitue un acte de pouvoir, un motif d’agir, une licence pour passer à l’action, parfois sous ses formes les plus contradictoires. Combien de rassemblements, libertaires ou nationalistes, sur l’emblématique Hymne à la joie ? Combien de chants patriotiques sur les accents mâles de la Symphonie no 5 ? Dans l’écriture révolutionnaire de l’opéra Fidelio ou de la sonate Appassionata, se reconnaissent encore l’esprit militant de notre ère, comme nos défis constants de l’adversité.

L’extraordinaire perméabilité politique de l’œuvre de Beethoven contient bien sûr le danger de sa dilution. Mais elle montre, aux heures graves de l’histoire, sa capacité à panser les plaies de l’humanité.

 
Monuments : le corps immortel de Beethoven
Monument à l'effigie de BeethovenDR
Lizhong Xu, Monument à Beethoven, à Qingdao en Chine, 2000

Les hommes érigent des monuments afin de se remémorer un événement marquant, un être d’exception. Quand l’Antiquité et l’Ancien Régime sacrent des destinées politiques et militaires, les Lumières marquent l’avènement de l’artiste en « Grand Homme », capable d’incarner un peuple, de fédérer une nation.

Élevé en 1845 à Bonn, le monument conçu par Ernst Julius Hähnel est le premier d’une longue série, portée par une véritable « statuomanie », et bientôt par l’aura universelle du musicien. Vienne (1880), Boston (1856), New York (1884), Mexico (1921), Paris (1932) ou, plus récemment, Naruto (1997) et Qingdao (2000) : nombreuses sont les villes à inaugurer leur monument à Beethoven, à l’heure d’une célébration calendaire ou, plus encore, d’une quête identitaire.

Avortés, certains projets demeurent de papier, comme chez Antoine Bourdelle, François Garas, Franz von Stuck ou Fausto Melotti. Preuve que l’apothéose de Beethoven peut se déployer au cœur de la cité comme de l’esprit, en bronze ou à l’encre.

Œuvre de François GarasParis, musée d’Orsay
François Garas (1886-vers 1925), Temple à la Pensée, dédié à Beethoven. Vision du temple, clair de lune, vers 1899, huile sur toile, Paris, musée d’Orsay
Réinvestir Beethoven : un défi formel

Œuvre de John BaldesssariLos Angeles County Museum of Art
John Baldesssari (1931), Beethoven’s Trumpet (with Ear), Opus # 131, 2007, résine, fibre de verre et aluminium, bronze, Los Angeles County Museum of Art, Gift of Margo Leavin (L.8551)

Au contact des célébrations mondiales ordonnées en 1970 pour le bicentenaire de sa naissance, Beethoven est devenu un outil, prisé pour son pouvoir idéologique, utilitaire, voire publicitaire. Devait-on conclure, comme alors Pierre Boulez, que l’Immortel Beethoven courait un danger de mort ?

La vigueur de nombreuses créations musicales contemporaines, depuis l’Omaggio de Nicolas Bacri jusqu’à celui, électronique, de Soulwax, induit davantage ce constat : tout absent soit-il, Beethoven continue d’irriguer le présent. Parallèlement, les expérimentations visuelles de Nam June Paik, Jan Fabre ou John Baldessari, comme l’audacieuse Dixième Symphonie de Beethoven imaginée par Pierre Henry, montrent que le mythe du musicien est loin d’être épuisé.

Atomisé, démembré et dépossédé du Beethoven historique, « Ludwig van » n’en reste pas moins un matériau puissant : intact dans sa force d’inspiration, il suscite des expérimentations qui, transgressives ou érudites, réinvestissent la musique et l’image du compositeur à des fins formelles, constamment renouvelées.

 
Photo œuvre de Terry Adkins, SynapseCourtesy of the Estate of Terry Adkins and Salon 94, New York
Terry Adkins (1953-2014), Synapse (from the Black Beethoven Series), œuvre vidéo, 2004, Courtesy of the Estate of Terry Adkins and Salon 94, New York
Œuvre d'Idris KahnVictoria Miro Gallery, Londres
Idris Kahn (1978), Struggling to Hear… [Luttant pour entendre], 2005, lambda digital c-print, Victoria Miro Gallery, Londres