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Musique illustrée / Concerts de légende

12 septembre 2015 : THE BAD PLUS JOUE Science Fiction d’ORNETTE COLEMAN

Dans le cadre de Jazz à la Villette, le saxophoniste new-yorkais, décédé quelques semaines plus tôt, se voyait gratifié d’un bel hommage de la part du pianiste Ethan Iverson dans « What Reason Could I Give ».

Publié le 15 Février 2021
par Pascal Rozat

 

On entend un peu de tout dans l’album Science Fiction d’Ornette Coleman : du saxophone, bien sûr ; de la trompette, de la contrebasse et de la batterie, comme il se doit pour un disque de jazz, fût-il « free » ; mais aussi de la voix, du violon, et même de la musette. En revanche, pas la moindre note de piano à l’horizon. En cela, ce magnum opus paru en 1972 se situe dans le droit fil du reste de l’œuvre du saxophoniste, qui en plus de cinquante ans de carrière se sera toujours tenu éloigné des pianistes, à quelques rares exceptions près (Walter Norris, Paul Bley, Geri Allen, Joachim Kühn). Une quasi absence qui ne doit rien au hasard : en effet, ce clavier trop bien tempéré, porteur de tout le poids de la tradition occidentale, ne pouvait que difficilement trouver sa place dans le projet musical révolutionnaire dont Ornette Coleman était à l'origine, et qu’il résuma sous le concept insaisissable d’« harmolodie ».

En abordant ce répertoire sur la scène de la Cité de la musique, nul doute qu’Ethan Iverson, le pianiste des Bad Plus, a une conscience aiguë de la tâche ô combien délicate qui l’attend : inventer de toutes pièces, sur son clavier, les voies d’une expression conforme à l’essence de cette musique. Les solutions qu’il proposera tout au long du concert sont multiples, toujours pertinentes : improvisations en single note de la seule main droite, à la manière d’un soufflant, harmonisations se tenant à distance de toute référence tonale précisément définie, choix délibéré de ne pas jouer lorsque le contexte l’exige… mais nulle part sans doute l’équation n’aura été aussi brillamment résolue que dans ce long prélude en solo à « What Reason Could I Give », moment clé du concert puisqu’il s’agit du morceau d’ouverture de Science Fiction.

The Bad Plus Philharmonie de Paris
Ethan Iverson, pianiste de The Bad Plus

Paradoxalement, Iverson semble d’abord approcher la pièce à travers le prisme de sa profonde culture classique. Non en s’adonnant à quelque pianisme post-romantique qui serait tout à fait hors de propos ici, mais plutôt en se livrant à une sorte de grand écart entre musiques ancienne et contemporaine. L’introduction se déploie en effet à la manière d’un sobre choral, entre quintes justes et dissonances irrésolues, dans un climat nimbé de mystère ; à partir de 1’04, le thème fait son entrée, et la musique se densifie peu à peu pour atteindre à la deuxième minute un climax presque monkien, avant de finalement trouver sa conclusion dans un moment de suspension rêveuse, précédant l’entrée de l’orchestre au grand complet. En trois minutes de piano, pas un cliché, pas une redite, pas un effet de manche, rien d’autre qu’une liberté musicale en action : quel plus bel hommage pouvait-on rendre à Ornette Coleman ?