Notes de passage

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Musique illustrée / Concerts de légende

24 novembre 1960 : Bartók transcendé par le duo Fischer-Fricsay

L’interprétation, par Annie Fischer et Ferenc Fricsay, du Troisième Concerto pour piano, va au cœur du mystère bartokien.

 

Publié le 8 Novembre 2018
par Bertrand Boissard

Annie Fischer - Bartok Concerto No. 3

 

Deux immenses musiciens hongrois au service de Bartók. Si l'on connaît bien Ferenc Fricsay, auteur au disque d’une intégrale célèbre des concertos pour piano avec Géza Anda, mais aussi de versions légendaires de la Cantate profane, du Divertimento ou encore de la Musique pour cordes, Annie Fischer (née elle aussi en 1914) n’a jamais véritablement connu la gloire que son talent aurait méritée. La faute sans doute à une personnalité intraitable, résolument hors cadre. Sviatoslav Richter, qui avait la dent dure, l’admirait. Ses derniers concerts parisiens, donnés à près de 80 ans dans le cadre de la série Piano****, laissent le souvenir d’une fougue et d’un sens du risque extravagants.

Cette interprétation du 24 novembre 1960 est d’une telle perfection qu’on a peine à croire qu’il s’agit d’un concert. Dès les premiers phrasés libres et pourtant tenus de la pianiste, si difficiles à réaliser (souvent trop rigides ou alors décousus), le ton est donné. Les accords ne sont pas percussifs (façon trop facile d’envisager Bartók, particulièrement dans ce concerto, qu’on a volontiers qualifié de mozartien) mais denses.

Les deux interprètes et l’Orchestre de la radio bavaroise confèrent une intensité phénoménale au deuxième mouvement, une des pages les plus habitées de son auteur, et pénètrent au cœur du mystère bartokien. Son sentiment intime, son caractère religieux ont rarement été aussi bien perçus. Musique nocturne frémissante, comme Bartók en avait le secret, dont les sortilèges, enflant en un crescendo vertigineux, auraient ravi un Ravel. Les ornements du piano, purement expressifs, se mêlent idéalement aux bois de l’orchestre. Une immense vague de passion finit par déferler (à 8’45’’), avant l’apaisement final.

Le dernier mouvement offre un contraste saisissant. Plein de verve, de relief, de fraîcheur (le passage central regarde vers un passé lointain), menacé de quelques sombres éclats, il bénéficie de la direction exceptionnellement fouillée de Ferenc Fricsay, de sa faculté à doser les timbres de l’orchestre.

 

 

Radu Lupu
Concert symphonique

Radu Lupu

Orchestre de jeunes de Roumanie - Cristian Mandeal - Enesco, Bartók, Tchaïkovski
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Vendredi 30 novembre 2018 - 20:30