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Musique illustrée / Concerts de légende

7 avril 1981 : Michelangeli transfigure les ballades de Brahms

Publié le 15 Mai 2018

L’interprétation en concert, par le grand pianiste italien Arturo Benedetti Michelangeli, des Ballades op. 10 de Brahms constitue une suprême invitation à la rêverie.

par Bertrand Boissard

Brahms - Michelangeli, Ballade Op.10 No. 1 in D minor

 

Le pianiste italien n’était pas de ces artistes qui couraient le monde, toujours entre deux avions. Il aimait rester plusieurs jours dans la ville où il se produisait ; il ne donnait pas plus de quelques dizaines de concerts par an. À la fois pour s’imprégner de son atmosphère, avoir le temps de répéter et mettre au point tous les détails concernant son instrument (il voyageait souvent avec deux de ses pianos personnels), de son accord extrêmement minutieux à son emplacement sur scène. Le réglage de la lumière faisait aussi partie des paramètres importants : il ne désirait pas voir les spectateurs dans la salle. À l’auditorium de la radio suisse italienne de Lugano, où ce récital fut filmé (le programme comprenait également les Sonates n°11 et 12 de Beethoven et la Sonate D 537 de Schubert), le public n’apparaît que sous la forme de vagues points lumineux dans la pénombre.

Bien qu’habitant le petit village de Pura, situé à seulement une dizaine de kilomètres de la cité tessinoise, Michelangeli avait préféré prendre une chambre à l’hôtel pendant les quelques jours de préparation du concert, alors qu’il aurait parfaitement pu rentrer chez lui tous les soirs. Sans doute avait-il besoin de s’immerger complètement dans un environnement. Plus rien d’autre ne comptait quand il donnait un récital. Toutes ses forces, toute son attention étaient entièrement tournées vers l’instant de la représentation.

Avec les Ballades op. 10, Brahms a écrit quelques-unes de ses pièces les plus chargées en vibrations mystérieuses. Des pages de jeunesse rejoignant à bien des égards les confessions de la fin. Elles incarnent sans doute – avec Gaspard de la nuit et les Valses nobles et sentimentales de Ravel, les Mazurkas de Chopin et quelques Debussy – le sommet absolu de l’art pianistique de Michelangeli, plus encore peut-être dans cette captation vidéo que dans le célèbre enregistrement pour Deutsche Gramophon. Il y règne un climat blafard et secret, un sentiment d’exil intérieur qu’on ne retrouve nulle part ailleurs avec cette intensité. Dans cette ambiance tout à la fois de début du monde et de fin des temps, les accès de rage laissent place à des jeux de timbres d’une vallée des cloches lointaine (Ballade n°3), des mélopées qu’on croirait de toute éternité imposent leur charme invisible et d’une régularité fascinante (Ballade n°4). Suprême invitation à la rêverie.

Geoffroy Couteau
Récital piano

Geoffroy Couteau

Brahms
Amphithéâtre - Cité de la musique
Samedi 26 mai 2018 - 15:00