Notes de passage

A+AA-Print

Perspectives / Lectures

Adolf Busch, le premier des justes

André Tubeuf rend hommage au plus grand violoniste allemand de la première moitié du vingtième siècle. Celui qui rompit avec l’Allemagne hitlérienne avant de laisser une trace indélébile à Marlboro. Extrait.

Publié le 30 Décembre 2015
par André Tubeuf


Busch mode d’emploi

Il n’aurait fait que rester ce qu’il était dans le très louche demi-siècle qu’il a traversé intact, intouché et pur, Adolf Busch serait un homme exemplaire. Témoin d’une idée de l’homme qu’il croit (qu’il sait) éternelle, mais dont hic et nunc le Pouvoir ne veut plus ; prêt à payer pour le garder en lui vivante, et visible. Tant pis pour un tel homme si dans cet état de crise témoin veut dire aussi, comme l’étymologie y prépare, martyr. Mais il faut le dire très haut. Si chez l’homme Busch il y a eu cette force, cette hauteur, c’est parce qu’il était ce musicien à la voix pleine et à la ligne pure, éduqué et formé expressément ainsi. C’est en musique d’abord qu’il a choisi ses valeurs, s’y tenant sans compromis aucun. Né et formé pour être le premier, il a voulu ne l’être qu’à sa façon, hors concours, mais d’abord hors carrière : ne jouant pour lui, ne communiquant aux autres que l’essentiel, l’unique nécessaire. C’est une vocation, d’enfance il s’est préparé à être ce témoin. Des créatures innocentes, les plus fragiles du monde ont affronté les lions, fortes de leur seule pureté. Pour ce qu’elle a fait de martyrs l’Histoire au XXe siècle  s’est inventé d’autres cruautés. Busch n’a pas été jeté dans l’arène.  Seulement dans l’obligation de faire preuve. La musique est preuve d’âme ; de force d’âme ; et sauve. Mise au pied du mur, elle ne peut autrement : voyez Terezin.

Il avait pris distance à toute forme extérieure de religion en 1914, dès le premier sang versé. Pourtant jamais il ne sera autre chose que ce chrétien des commencements, homme simple, sévère, strict, prudent, et y brûlant toute son âme dans la ferveur et le don aux autres. Le pain est le soutien de son âme, c’est la Saint Matthieu, c’est la Messe en si. Comme il voudrait s’en faire l’âme directrice, les diriger ! Il se contenterait d’être le violon acolyte d’ « Erbarme Dich » dans l’une, du Benedictus dans l’autre. Même cela, sauf erreur, lui a été refusé. Du moins en quatuor a-t-il pu faire des Sept Dernières Paroles du Christ en croix de Haydn le sommet de son année musicale. Traversant ce qu’il a traversé et choisissant de jouer ce qu’il a joué, il n’a pas pu ne pas se dire que les crimes des hommes, pour être effacés, doivent être expiés. Mais pas par les coupables. Par les innocents, et expressément parce qu’ils sont innocents. Un, suprêmement, a accompli cette Rédemption, pour l’exemple. La musique a pour fonction la plus haute de répéter cette purification, qui recommence partout où un violon joue « Erbarme Dich ». Le Retable d’Issenheim n’est jamais loin d’un Allemand qui joue Bach, d’un côté cette main clouée au bois et déchirée d’épines, de l’autre ces anges musiciens nimbés d’or. Écoutez son violon, voyez le bleu de lac de ses yeux. Busch à quarante ans est toujours cet innocent (ou enfant ; ou ange). Autrement il ne serait ni digne de l’œuvre de purification dont il est l’instrument, ni capable de le porter au terme. Simone Weil, autre sacrificielle, bientôt fera de même. Témoigner est une vocation. En temps de crise, c’est s’accepter martyr.

Mars ou la Guerre jugée, d’Alain, montre des marchands de cravates, des employés timorés devenant des héros. Le regard des autres, l’entraînement collectif, la contrainte militaire obligent : pas d’autre issue que la ligne de feu. Mais combattre seul ? Sortir du rang où tous cachent leur visage, dire tout haut : Je ne le ferai pas ? C’est autre chose. Une force morale de son plein gré se met au pied du mur ; s’oblige au suprême, et librement. Ce courage solidaire, le plus difficile, Busch d’enfance l’a trempé dans l’exercice impersonnel et désintéressé d’une musique qui inspire et élève, et le jour venu oblige à se montrer en acte ce qu’on a appris à être, un pur. Toute musique, même la plus égoïstement virtuose et payante, suppose cette préparation sacrificielle. Aurait-il su se montrer cet homme, s’il n’avait pas été ce musicien, s’il n’avait pas été ce musicien, ce violoniste ? La fragilité du violon est celle même de la voix, il est la plainte d’une voix qu’il n’a pas de mots pour le dire. Pour atteindre tellement plus haut que soi-même, tout autre instrument se ferait grandiloquent. Lui si frêle, si gracile, sait porter à bout de bras la gigantesque Chaconne de Bach. La fragilité ose alors l’impossible emploi, où personne ne la vaudra : la force. Ainsi l’innocence ose donner l’exemple. Le petit Tarcisius serre les saintes espèces sur son cœur, et ne les livrera pas.


Extrait de André Tubeuf, Adolf Busch : le premier des justes, préface de Renaud Capuçon, Arles, Actes Sud, 2015, 172 pages.
 

Commander le livre

Concert de musique de chambre
Musique de chambre

Hommage à Adolf Busch

Quatuor Renaud Capuçon
Mardi 19 janvier 2016 - 21:00
Salle des concerts - Cité de la musique