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Alain Badiou : l’œuvre d’art, ou la possibilité de l’impossible

Alain Badiou a peu écrit sur la musique, mais chaque incursion que la musique a fait dans sa pensée est venue éclairer un phénomène essentiel : la capacité de l’œuvre d’art à donner réalité à l’impossible, condition de la transformation révolutionnaire de la vie.

Publié le 5 Février 2018
par Vladimir Saflate

Il faut renoncer à l’impossible dès le début.

Ismène, à sa sœur Antigone — Sophocle

La position d’Alain Badiou au sein de la réflexion contemporaine sur les arts est singulière. Elle se situe à contre-courant des perspectives hégémoniques. Celles-ci insistent sur les possibilités qu’il y a aujourd’hui de réconcilier l’art et la réalité sociale, comme si l’art de notre temps devait nous rassurer sur la place que nous occupons au sein des processus matériels de reproduction des sociétés capitalistes. Mais elles oblitèrent la capacité de l’art à faire éclore des horizons capables de nous mener au-delà des limitations de notre époque, puisque elles considèrent tous les événements porteurs de transformations radicales tout à la fois comme impossibles, et indésirables.

À cet égard, rappelons-nous comment les dernières décennies du débat esthétique ont vu la montée de diverses stratégies : stratégie de transfiguration du lieu commun, avec la croyance en la post-histoire, stratégie d'élévation de la communication à la condition de paradigme majeur du langage esthétique, stratégie d'affirmation de l’indistinction entre les mondes de l’art et les domaines les plus fétichisés de la culture de masse.

Dans ces diverses stratégies, on distingue une complicité commune à toutes : la limitation du potentiel critique des arts, réduits à l’état de dépendance vis-à-vis d’un « langage du partage et du consensus », comme le dit Badiou. Toutes ces stratégies professent en réalité la croyance muette en l’impuissance des arts à amener le langage jusqu’à ce point culminant où il saurait « nommer sans imiter », autrement dit à une capacité de « désobjectivation de la présence ». Point où, selon Badiou, s’associent la terreur, l’angoisse, mais aussi le courage et la justice.

Substituer le « vrai » au « beau »

C’est en ayant de tels problèmes à l’esprit que l’on peut comprendre l’une des plus importantes opérations de la réflexion esthétique d’Alain Badiou : le fait que la vérité (et non pas le beau) est la catégorie esthétique centrale.

L’art est une procédure de vérité parce que ses opérations, ses processus de construction ne sont pas animés par les règles du plaisir, mais par la tentative d’incorporer, de donner forme à des événements qui bousculent le langage, et lui demandent d’instaurer des mondes différents de ceux qu’il avait instauré jusqu’à alors.

Dans le cas de Badiou, cette récupération de la vérité et de l’événement en tant que catégories esthétiques a des coordonnées historiques précises. C’est une réaction singulière au prétendu épuisement des processus révolutionnaires du XXe siècle. Pour lui, un tel épuisement peut être combattu par une réflexion sur les conditions d’émergence d’un nouveau sujet, capable d’être le moteur des dynamiques de transformation structurelle. Car des nouveaux sujets pourraient ouvrir des possibilités inattendues pour l’action de transformation.

Dans ce contexte, l’art est appelé à montrer à la vie sociale comment des nouveaux sujets émergent à travers la fidélité à un événement qui les constitue. Dès lors, l’art apparaît comme une preuve majeure du caractère inépuisable des possibilités de négation et d’instauration, de soustraction et de dissémination, conditions de toute transformation révolutionnaire de la vie. Pour cette raison, toute œuvre d’art dira : « Cette chose qui est impossible à dire dans la langue du partage et du consensus, je fais silence pour la dire ; il faut la séparer du monde pour qu’elle soit dite et qu’elle puisse être redite, toujours pour la première fois ». Elle dira toujours cette chose qui fait de l’impossible le réel capable de nous guérir de l’impuissance.

L’impossible comme événement

Ne nous y trompons pas : l’« événement », dans ce contexte, ne renvoie pas à l’idée triviale de « faits historiques », qui seraient dès lors les uniques producteurs des œuvres d’art — ce qui aurait pour limite de nous conduire à un sociologisme éliminant l’autonomie dynamique de l’art, dès lors incapable de se soustraire à sa détermination historique.

Si Badiou affirme que l’art, la politique, la science et l’amour sont des procédures de vérité, c’est parce que chacun de ces domaines est le producteur d’événements singuliers qui lui sont immanents. Les événements relatifs à l'art doivent être compris comme relevant du domaine des arts et n’appartenant à aucun autre. Ce sont des événements qui empêchent le langage d’organiser, de déterminer, de la façon dont il a l’a toujours fait. Et cet empêchement ouvre les possibilités d’éclatement de la finitude. C’est ainsi, par exemple, que Badiou présente et interprète deux événements esthétiques majeurs issus de la musique : la consolidation du style classique de Haydn et la pensée sérielle de la musique à partir du dodécaphonisme de Schoenberg.

Que deux des événements immanents aux arts les plus présents chez Badiou viennent de la musique, ce n’est pas un simple hasard. Bien que la littérature et le théâtre soient les langages artistiques auxquels Badiou a le plus recours, ses références à la musique ont, ces derniers temps, gagné en importance. En ce sens, les deux textes les plus importants sont les Cinq leçons sur le « cas » Wagner et une glose de Logique des mondes intitulée « Une variante musicale de la théorie du sujet ».

La force critique de la musique

Rappelons-nous comment la réflexion philosophique du début du XIXe siècle comprenait l’avènement de la musique instrumentale : une musique dépourvue de programme, de fonction sociale déterminée et de lien direct au langage, une musique réfractaire à une grammaire des affects déclinés en types, une musique devenue le véhicule privilégié de l’expression de ce qui ne se soumet pas à la finitude de la représentation. Ainsi, le caractère anti-représentationnel de la musique ne sera pas considéré comme une limite de son langage, mais comme sa force critique. Cela permettra à la musique d’explorer systématiquement la constitution de formes qui pointent au-delà de la finitude — d’où l’importance des discussions sur le sublime dans l’esthétique musicale.

À sa manière, Badiou suit cette ligne, pour repérer dans l’histoire du langage musical, des moyens, par exemple, de penser des synthèses ou des transformations qui ne culminent pas dans des totalités (comme dans sa lecture de Wagner), ou encore des développements qui rompent le circuit d’attente et de remémoration du temps (comme dans le sérialisme).

Dans tous ces cas, c’est la force anti-représentationnelle de l’Idée qui semble animer la musique. Cette force permet à Badiou de trouver, au cœur de la réflexion sur la dynamique de la construction musicale, des problèmes politiques et philosophiques majeurs, tels que la relation entre local et global, ou entre continuité et discontinuité.

Mais, comme une résonance de l’idée romantique que la musique est l’art le plus subjectif, Badiou utilisera la musique pour illustrer comment les sujets eux-mêmes sont des opérations de passage, entre les événements qui transforment les mondes et leurs incorporations locales. Comme si, à la fin, il fallait toujours se souvenir que « la musique est ce qui transforme l’histoire du monde en impasse du sujet ». Ainsi, la musique peut indiquer de manière privilégiée que nous sommes toujours en train de devenir quelque chose de plus que des êtres humains emprisonnés dans une image figée de l’homme.

Alain Badiou
Conférence

Grande conférence - Alain Badiou

La fuite de l'oeuvre
Salle de conférence - Philharmonie
Mercredi 7 février 2018 - 18:30

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