Notes de passage

A+AA-Print

Au jour le jour / Impressions

Bedroom Community, la grande famille islandaise

Orchestrée par son fondateur Valgeir Sigurðsson, cette soirée est à l’image du label indépendant qu’elle fête : centrée sur ses talents islandais, ouverte au monde, au confluent du classique et de l’électro.

Publié le 2 Octobre 2019
par Pascal Bertin

Dissonance

 

Une communauté de chambre (« bedroom »). On ne pouvait imaginer meilleur nom pour décrire la vocation d’un label indépendant dédié à une esthétique musicale qui, si elle devait se résumer à une position, serait l’horizontale. À leur vision contemporaine de la musique de chambre, les associés de cette entreprise agrègent une matière électronique qui cimente autant leur parcours personnel que leur projet commun. C’est en Islande qu’il faut se rendre pour qui souhaite accéder au noyau de ce fantasme international concrétisé voilà 13 ans. Son architecte a pour nom Valgeir Sigurðsson, et c’est pour lui et ses amis compositeurs qu’il a eu l’idée, née d’un réel besoin, de créer une structure permettant d’éditer leurs œuvres en totale liberté.

Le concept du label Bedroom Community jaillit en 2006 lors d’un dîner réunissant Sigurðsson et Nico Muhly. Le premier est compositeur mais surtout, un touche-à-tout du son. Dès ses 16 ans, il décide que sa vie se déroulera dans les studios d’enregistrement, tant il est fasciné par les techniques permettant de capturer et de graver les œuvres. Musicien accompli, il joue de la guitare, du clavier, de la basse et des percussions. C’est pour ses talents en programmation qu’il est recruté en 1998 par sa compatriote Björk pour travailler à la bande originale du film Dancer In The Dark de Lars von Trier. Il restera jusqu’en 2006 l’un de ses fidèles en studio. Entre-temps, il a monté dans sa ville de Reykjavik un nom qui s’impose vite dans la famille des studios d’enregistrement ouverts aux musiques indépendantes. Ainsi Björk, mais aussi Brian Eno, Sigur Rós, Bonnie « Prince » Billy, Damon Albarn, Feist, Camille, CocoRosie, Múm, Howie B, le Kronos Quartet ou The Magic Numbers ressortiront de ses Greenhouse Studios avec de précieuses bandes sous le bras.

Né en 1981, de dix ans son cadet, Nico Muhly est un compositeur et arrangeur new-yorkais. À 22 ans, alors qu’il suit sa première d’année de master de musique à la Juilliard School, il commence à travailler comme claviériste avec Philip Glass pour une collaboration qui durera huit ans. Bien qu’il se considère comme un arrangeur classique, il multiplie les expériences en œuvrant à la musique d’un DVD de Björk, en se chargeant des arrangements de voix et de cordes sur des titres de l’album Veckatimest du groupe indie-folk Grizzly Bear et en posant sa griffe sur deux disques d’Antony and the Johnsons.

 

Grizzly Bear - Two Weeks (music video in HD) Veckatimest out now

 

Aussi différents soient-ils dans leur champ d’action respectif, Sigurðsson et Muhly se retrouvent sur une évidente singularité : leur complémentarité et leur besoin de décloisonner leur environnement musical. C’est ainsi que l’Islandais produit l’Américain pour Speaks Volumes, son premier album et la première référence de leur maison dont les Greenhouse Studios vont servir de base de travail. À la paire vient immédiatement s’ajouter à la tête du label l’Australien Ben Frost, producteur d’une froide électro installé à Reykjavik. Il est l’auteur du deuxième album du label tandis que Sigurðsson complète le démarrage du catalogue avec son album Ekvílibríum en 2007. La famille s’élargit vite à de nouveaux noms tels Sam Amidon, Puzzle Muteson, Nadia Sirota et Daníel Bjarnason. En 2014, Ben Frost marque particulièrement les esprits et les oreilles électro avec son album AURORA qui contribue à la notoriété de Bedroom Community.

 

aYia - Full Performance (Live on KEXP)

 

Ainsi le concert pensé pour la Philharmonie se présente-t-il comme l’extension du domaine de l’union entre classique et électronique, tel que défendu par Bedroom Community depuis sa naissance. En ouverture de soirée, aYia, trio prometteur d’électro-pop minimale apparu sur la scène de Reykjavik il y a trois ans, offre des compositions de son unique album paru l’an dernier. La voix de sa chanteuse Ásta Fanney Sigurðardóttir impressionne par sa clarté cristalline quand ses complices tapissent des beats féeriques au ralenti, telles des bulles s’échappant d’un magma bouillonnant. En seconde partie, Valgeir Sigurðsson se charge de diriger les machines, aux côtés du saxophoniste gallois Liam Byrne à la viole de gambe et de l’Anglais Daniel Pioro au violon, afin de jouer quatre pièces extraites de leurs derniers albums respectifs sur lesquelles tous trois ont travaillé : « Elsewhere », « Dust », « Suspensions & Solutions » et « Dissonance ». Sigurðsson, Byrne et Pioro sont entourés des multi-instrumentistes islandais Kristinn Roach Gunnarsson et Kajri Enarsson aux claviers, preuve que la « communauté de chambre » n’en finit pas de s’élargir.

 

Daniel Pioro — Elsewhere

 

Valgeir Sigurðsson
Concert

Bedroom Community

Valgeir Sigurðsson, aYia
Vendredi 8 novembre 2019 - 20:30
Salle des concerts - Cité de la musique