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Perspectives / Lectures

Beethoven : un mythe au présent

La présence permanente et en tous lieux de la figure beethovénienne est la parfaite expression de l’uniformisation culturelle née de la globalisation des échanges.

Publié le 26 Octobre 2016
par Marie-Pauline Martin

Aimé de Lemud : Le rêve de BeethovenBeethoven-Haus Bonn
Aimé de Lemud : Le rêve de Beethoven

Aujourd’hui comme hier, Beethoven est partout, et surtout Beethoven est tout et dans tout. Homme d’abord, corps puissant et souffrant, colosse et sourd, il devient bientôt répertoire, modèle, relique, objet industriel, argument idéologique ou publicitaire, chacune de ces identités relayant  d’innombrables discours, bien souvent contradictoires. Hector Berlioz voit ainsi en Beethoven l’élu de Dieu ; sous la plume de Paul Claudel, le musicien devient l’égal de Dieu ; et pour Léo Ferré, il s’y substitue finalement : « Dieu, c’est Beethoven. » Le faciès du musicien est tout aussi équivoque : dans l’imaginaire d’Auguste Rodin, il incarne le tragique de l’existence, alors que le même visage, attribué à l’apôtre Jean par Max Klinger, porte l’espoir d’une rédemption de l’humanité. L’ambivalence vaut encore pour sa musique : ses œuvres, selon Charles Baudelaire, ont ouvert salutairement la création aux « mondes de la mélancolie », quand, pour Emil Cioran, elles ont irrémédiablement « vicié » la musique. Même dans l’intimité, le musicien accompagne les heures les plus contrastées : au Printemps de ses contes, Éric Rohmer se grise des musiques solaires de Beethoven, quand Jean-Luc Godard l’« écoute à minuit »… 


L’effet Beethoven
Comment comprendre tout d’abord l’aura du musicien, toujours intacte aujourd’hui ? Comment apprécier sa puissance de rayonnement, dont témoigne, récemment à Bonn (2014), et jusqu’à Qingdao en Chine (2000), l’inauguration de nouveaux monuments à Beethoven ? L’engouement relève en soi d’un phénomène existentiel : le besoin, pour la communauté des hommes, d’affermir son identité par la construction de récits fondateurs, éclairant son histoire, ses troubles, ses attentes. Beethoven constitue précisément l’un de ces récits fondateurs. Son inhumation à Vienne, en 1827, a bien laissé sur terre un vide seulement physique, comblé bientôt par l’imaginaire de nombreux émules, et réincarné en autant de héros. Mais pourquoi ? Pour quelles raisons l’existence individuelle du musicien s’est-elle muée en destin artistique exemplaire, et simultanément en récit politique universel ? Dans le corps du sourd tout d’abord, titanesque mais meurtri, se reconnaît depuis deux siècles la conscience désormais tragique de notre modernité, en proie à des conflits d’une ampleur inédite et à un vide spirituel croissant. À l’instinct rebelle de Beethoven, au butor indomptable, à l’écriture révolutionnaire de la Symphonie héroïque ou de l’opéra Fidelio, s’identifient aussi l’esprit militant de notre ère, nos résistances forcenées à l’oppression. À la robustesse du Titan, à l’ampleur surdimensionnée de son crâne et de sa Neuvième  Symphonie, correspondent encore nos propres désirs de puissance, nos tentations expansionnistes, totalitaires ou globalisantes. Parallèlement, l’enthousiasme passionné de ses écrits, l’aveu dramatique de la surdité dans son Testament de Heiligenstadt rejoignent l’impératif sensible de notre modernité. Tandis que l’humanité de ses œuvres, et particulièrement celle du répertoire symphonique, tutoie notre propre condition.
De cette extraordinaire perméabilité et adaptabilité du Titan Beethoven découle toutefois un pressentiment : ne risquent-elles pas d’aliéner l’original, d’altérer le génie initial de ses œuvres ? Car si le musicien, aujourd’hui absent, peut désormais tout dire, tout désigner et tout servir, c’est peut-être qu’il n’est plus rien. La question, pour le moins, mérite d’être posée : qu’avons-nous fait de Beethoven ?


Une icône banalisée
Dès 1927, plusieurs témoins des célébrations du centenaire de la mort de Beethoven pressentaient ce que Roland Barthes théorise finalement, en 1970, à l’heure du bicentenaire : la canonisation transforme fatalement Beethoven en un « produit », d’autant plus exploitable qu’il est « doté d’un discours (fait rare pour un musicien), d’une légende (une bonne dizaine d’anecdotes), d’une iconographie, d’une race (celle des Titans de l’Art : Michel-Ange, Balzac) et d’un mal fatal (la surdité de celui qui créait pour le plaisir de nos oreilles) ». Plus que jamais, dans le contexte de l’industrialisation de la culture, Beethoven devient un outil, progressivement standardisé, voire publicitaire. L’insolence du Roll over Beethoven de Chuck Berry (1956), bientôt repris par les Beatles et les Rolling Stones, relaie certes une posture intellectuelle : la défiance d’une génération nouvelle envers l’autorité asphyxiante de la culture classique. Mais ce « tube » ne capte-t-il pas son public par la référence à une icône attractive, dépossédée de la vie propre du modèle ? Le succès extraordinaire du Song of Joy de Miguel Rios (1970) entérine ce constat. Son recyclage naïvement folk de l’Hymne à la joie en sacrifie la puissance initiale ; pourtant, même travestie, la partition de Beethoven constitue une manne, capable d’écouler près de trois millions d’albums à travers le monde.

Parallèlement bien sûr, plus d’un artiste pointent les dangers de cette dilution. Dans le film qu’il consacre à Beethoven en 1970, Mauricio Kagel présente le musicien sous le seul nom de Ludwig van, désincarné et exproprié de lui-même. Avec arrogance, il caricature toutes les dérives de l’exploitation du patrimoine beethovénien dans la séquence d’une absurde visite du Beethoven-Haus par un « Führer ». Pour d’autres, seule la déconstruction du mythe peut sauver Beethoven. Telle est la position qu’exprime Pierre Boulez dans son poème « Tell me » (1970) : contre « la parodie du culte », contre la « foire d’anniversaires » où le génie s’abandonne au vulgaire, Boulez prône l’« ascèse », et même la « barbarie » face au modèle beethovénien, afin d’« ouvrir » la création vers l’« inconnu ». Le projet est séduisant : mais n’est-ce pas là instituer une nouvelle forme de mythe, iconoclaste, en remplacement d’un autre ?

La musique consolatrice
Boulez ponctuait son poème en soulignant que la « mort » de Beethoven, bien qu’« imprévisible », est « inéluctable ». Pour l’heure, la vigueur de nombreuses recréations contemporaines, comme le Quatuor n° 4 « Omaggio a Beethoven » de Nicolas Bacri (1995), l’ironique Abolute Jest de John Adams (2015), les improvisions d’Hiromi sur la Sonate pathétique (2011), ou l’installation Hymne à la joie de Claude Lévêque (2011), induisent davantage ce constat : tout absent soit-il, Beethoven continue d’irriguer le présent. Plus frappante encore est la capacité de sa musique à innerver aujourd’hui, dans le cœur et la conscience de certains, son authentique humanisme. Pour le Congolais Armand Diangienda, chef et fondateur d’un orchestre de musiciens autodidactes des banlieues de Kinshasa, le travail de la Symphonie n° 9 et son exécution annuelle constituent le ciment d’une microsociété fondée sur l’entente. Plus récemment, le 25 mars 2016, l’interprétation spontanée de l’Hymne à la joie sur les marches de la Bourse de Bruxelles, par le Brussels Philharmonic et le Vlaams Radio Koor, s’affirme l’ultime moyen d’opposer la fraternité à la violence des attentats survenus trois jours plus tôt. « L’Ode à la joie n’est pas seulement l’hymne européen, c’est aussi un appel à la paix, une ode à l’espérance » explique le directeur du Brussels Philharmonic, Gunther Broucke. Une position sans doute idéaliste, mais que la gravité du présent et l’urgence d’un vivre-ensemble n’interdisent pas de considérer.

 

Extrait du catalogue de l'exposition Ludwig van. Le mythe Beethoven, Paris, Gallimard / Cité de la musique-Philharmonie de Paris, pp. 16-25.


 

 

John Baldessari, Beethoven’s Trumpet (with Ear), opus 131, 2007, Los Angeles, Los Angeles County Museum of Art, Gift of Margo Leavin © courtesy of John Baldessari.
Exposition

Ludwig Van

Le mythe Beethoven
Espace d'exposition - Philharmonie
Du vendredi 14 octobre 2016 au dimanche 29 janvier 2017

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Ludwig van

DU 14 OCTOBRE 2016 AU 29 JANVIER 2017

Après avoir consacré ses récentes expositions à des figures aussi diverses que David Bowie, Pierre Boulez ou Marc Chagall, la Philharmonie de Paris propose un regard nouveau sur l’une des figures centrales de l’imaginaire musical européen et mondial, le compositeur Ludwig van Beethoven.