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Bernard Herrmann, grandeur et paradoxes

Publié le 31 Janvier 2018

Bernard Herrmann, qui signa la musique de sept films d'Alfred Hitchcock, dont Psycho et Vertigo, se donna pour tâche de créer un paysage sonore pour chaque film.  Mais il n’eut de cesse d’interroger son art et d’en pourchasser les faiblesses.

par Vincent Haegele

Le scénario de Sueurs froides joue sur la répétition des faits, le passage du temps et l’impuissance du héros à corriger les événements. Scène-clé entièrement confiée à l’orchestre, la première séquence de la tour donne à entendre une première version de la Scène d’amour.

 

Le premier des paradoxes qui marque la renommée de Bernard Herrmann d’une sorte de sceau perpétuel est son identification à l’œuvre d’Alfred Hitchcock. Qu’on le veuille ou non, l’imaginaire collectif a tranché : il est et demeure le compositeur attitré du célèbre cinéaste britannique, dont il a contribué – magistralement il est vrai – à faire ressortir l’aspect artistique d’un cinéma à l’essence populaire. De lui, le public a retenu les cordes sifflantes de la douche de Psychose, le rythme étourdissant de fandango de La Mort aux trousses ou encore les fantastiques cantilènes de Sueurs froides… C’est cependant bien le type d’hommage dont il se serait bien passé, et ce n’est là qu’un paradoxe parmi d’autres.

 

L’interprétation commune veut que les glissandos stridents des cordes de la fameuse scène de la douche soient un rappel de la passion de Norman Bates pour la taxidermie, et en particulier celle des oiseaux.

 

Si la musique fait partie intégrante de la vie de Bernard Herrmann dès son enfance, passée au sein d’un foyer de la petite bourgeoisie de Brooklyn où il a vu le jour, le 29 juin 1911, celle-ci n’a pas moins été une source continuelle d’interrogations de la part de cet homme au caractère difficile : de ses débuts à CBS, radio incontournable de l’entre-deux-guerres à ses dernières contributions à ses dernières contributions majeures pour le 7e art, il n’a de cesse d’interroger son art et d’en pourchasser les faiblesses. Il s’est longtemps rêvé chef d’orchestre, enchaînant les tournées dans une Europe disparue, celle de Milton, de Byron et de Housman, dont la poésie lui a toujours servi de réconfort, de phare. Érudit, parfois à l’excès, d’une intransigeance pouvant tourner à la folie, jamais avare de mots blessants ou de jugements définitifs, Herrmann n’a aucune raison de travailler pour le compte des studios d’Hollywood, qu’il déteste et méprise. Il y demeure attaché pourtant presque la moitié de sa vie et fait de son éviction, au cours des années 1960, un motif de chagrin. Dans l’intervalle, toute son énergie a été consacrée à tenter de placer son opus magnum, un gigantesque opéra tiré des Hauts de Hurlevent, auprès d’une grande scène : cet échec, de loin le plus pénible de sa carrière, l’amène à plusieurs reprises à douter de son talent de compositeur.

Et pourtant, son talent est immense : il écrit vite, il orchestre lui-même des partitions aux effectifs pléthoriques, il n’a pas son pareil pour sonder les pires angoisses, tapies au fond de l’inconscient de chacun, qu’il a pour ainsi dire cartographié. Il sait tirer de chaque instrument, y compris les plus improbables (serpent, thérémine, orgue Hammond…), les sons les plus puissants, les combinaisons les plus audacieuses, réduisant souvent au désespoir les producteurs qui se seraient contentés d’une assemblée de musiciens plus restreinte et d’une mélodie bien accrocheuse. Avec un malin plaisir, il leur refuse cette facilité, cette vulgarité : de grands effets, oui, mais ceux de la « grande musique », comme un écho lointain du passé, celui de Haendel et de ses Feux d’artifice royaux.

Bernard Herrmann a tout compris à son temps et à l’histoire de la musique : le premier le désole, la seconde l’enchante. Jamais il n’appartiendra à une école, un courant, encore moins à une idéologie. Jeune compositeur radical des années 1930, il fait partie pendant une très courte période du groupe de compositeurs emmené par Aaron Copland, mais s’en éloigne vite : la plupart de ses collègues sont en effet passés par l’école de Nadia Boulanger, lui non. De même, s’il maîtrise les préceptes de la Première école de Vienne, il s’en détourne, pour développer un style particulier, entre tonalité libre et règles formelles. Sa rencontre avec Charles Ives, alors figure décriée et incomprise de la musique américaine, est de loin la plus déterminante : ce dernier influe non sur son style, mais sur sa perception du temps, de l’espace et du son. Fort de ces leçons, il devient un maître du design sonore, qu’il ne cesse d’améliorer au cours de ses années passées à CBS. C’est ainsi qu’un certain Orson Welles fait sa connaissance, l’engage à collaborer avec lui sur des projets d’envergure, jusqu’au plus fou d’entre eux, Citizen Kane.

Souvent, pour plaisanter, Herrmann s’amuse à regretter d’avoir commencé sa carrière de musicien pour le cinéma avec le plus total et le plus accompli des films. Par la suite, et à quelques rares exceptions près, les studios font preuve d’une bien moins grande bienveillance à l’égard des idées du compositeur, obligé de travailler parfois à la chaîne, mais n’acceptant jamais pour autant de dévaluer sa propre conception de la musique. Herrmann s’isole progressivement et tente même de quitter Hollywood, avant d’y revenir contraint et forcé. C’est entre 1954 et 1955 qu’il fait la connaissance d’Alfred Hitchcock, pour le meilleur et pour le pire.

 

Psychose est d’abord une plongée dans un univers de fantasmes et de frustrations, qui s’exercent par l’intermédiaire d’indiscrets judas. Tout l’art de Bernard Herrmann consiste à suggérer l’ambiguïté plutôt que de la décrire.

 

Entre les deux hommes existe une évidente conjonction d’esprit, mais quand Hitchcock fait mine de se plier un peu trop aux exigences des studios, Herrmann se rebiffe. En 1966, c’est la rupture : le compositeur est renvoyé en plein milieu d’une séance d’enregistrement par le cinéaste. Il ne lui pardonnera jamais cet affront, déclarant plus tard qu’il « terminait » les films d’Hitchcock et que ce dernier avait cédé aux sirènes de l’argent facile.

Exilé en Grande-Bretagne, travaillant pour de petites productions, Herrmann effectue un ultime retour dans la lumière en cédant aux instances de deux jeunes cinéastes imprégnés du cinéma des années 1940 et 1950, Brian De Palma et Martin Scorsese. Il décède quelques heures après avoir mis la dernière main à l’enregistrement de la bande-son de Taxi Driver, dans la nuit du 24 au 25 décembre 1975, à l’âge de 64 ans.

Ollivier Pourriol
Ciné-conférence

Aux trousses de Hitchcock

Salle de conférence - Philharmonie
Samedi 3 février 2018 - 14:30
Vertigo (Sueurs froides)
Ciné-concert

Vertigo - Hitchcock

Britten Sinfonia - Ernst van Tiel
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Dimanche 4 février 2018 - 16:30
Psychose
Ciné-concert

Psychose - Hitchcock

Britten Sinfonia - Ernst van Tiel
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Samedi 3 février 2018 - 20:30