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Brève

Aimez-vous Brahms ?

Publié le 17 Octobre 2019

Berceuse, Danses hongroises,Troisième Symphonie... De nombreux thèmes musicaux de Brahms ont fait le bonheur des cinéastes. 

 

« Nos compositeurs de musique de film, aussi bons soient-ils, ne sont pas Beethoven, Mozart ou Brahms. Pourquoi utiliser de la musique moins bonne quand il y a tant de grande musique orchestrale disponible, aussi bien du passé que de notre temps ? », s’interrogeait Stanley Kubrick à l’occasion d’une interview avec Michel Ciment en 1976. De cette trilogie qu’il évoque, il a alors déjà utilisé Beethoven (au centre d’Orange mécanique) et Mozart (dans Barry Lyndon) – mais il n’aura finalement jamais recours à Brahms.

Qu’importe, d’autres l’ont fait, et ce dès l’époque du cinéma en noir et blanc. Si l’on en croit le site imdb.com (Internet Movie Database, la plus grosse base de données cinématographiques), c’est en 1929 que Brahms accompagne pour la première fois des images animées : celles de The Squall d’Alexander Korda, qui se passe en Hongrie – on y entend donc, fort logiquement, les Danses hongroises. En termes de popularité cinématographique, elles se placent derrière la fameuse « berceuse » (le Wiegenlied op. 49 n° 4) qu’un nombre incroyable de boîtes à musique pour enfants font résonner partout dans le monde occidental et qui s’immisce donc sans surprise dans un corpus extrêmement large de films et de séries, jusqu’aux endroits les plus inattendus (Les Simpson ou Moi, moche et méchant 2 par exemple). Mais elles tiennent cependant fermement leur place de deuxièmes, et se taillent dès 1940 une célébrité indiscutable avec la fameuse scène du barbier juif dans Le Dictateur de Chaplin, où Chaplin rase un client effrayé au rythme de la musique de la Danse hongroise n° 5. Il propose ainsi au spectateur à la fois un numéro de mime d’une grande dextérité et une réflexion sur la culture et le métissage, les thèmes hongrois (un peuple inférieur pour les nazis, comme tant d’autres…) nourrissant l’art de l’Allemand Brahms.

Charlie Chaplin - The Great Dictator - Barber Shop Scene (Brahms’ Hungarian Dance No. 5)

 

Longtemps mal-aimé – si ce n’est tout simplement ignoré –, porté à la connaissance des mélomanes par les nazis durant l’Occupation, tel fut le destin de Brahms en France. Force est d’ailleurs de constater qu’on continue d’entendre, depuis Le Dictateur il y a plus de 70 ans, des œuvres brahmsiennes dans beaucoup de films évoquant le nazisme et ses ramifications ; ainsi, en 2016, Imperium, histoire d’un infiltré dans un groupuscule de suprématistes blancs, est illustré par rien moins que cinq musiques de Brahms, dont les Première et Quatrième Symphonies. On comprend qu’il ait été difficile pour certains d’apprécier le compositeur dans ces conditions : Darius Milhaud, par exemple, à la fois juif et compositeur de « musique dégénérée », avait la réputation de mettre à la porte de sa classe de composition au Conservatoire de Paris qui avait le malheur de prononcer le nom de Brahms.

La fin des années 1950 contribua à changer la donne, avec le film de Louis Malle Les Amants et le roman de Françoise Sagan Aimez-vous Brahms… Le premier utilise le deuxième mouvement du Sextuor n° 1, notamment dans la scène d’amour, osée pour l’époque, entre Jeanne Tournier (jouée par Jeanne Moreau) et le jeune homme qu’elle vient de rencontrer. Quant au second, il prend son titre de la question que le jeune Simon pose à Paule, amoureuse de Roger : « C’était le genre de questions que les garçons lui posaient quand elle avait dix-sept ans. Et sans doute les lui avait-on reposées plus tard, mais sans écouter la réponse. » L’événement la déstabilise, et à la suite du concert salle Pleyel où l’emmène Simon, elle devient sa maîtresse. Dans le roman, ils écoutent « un concerto […] un peu pathétique, un peu trop pathétique par moments » (vraisemblablement le Concerto pour violon). Le film adapté du roman, Goodbye Again (avec Ingrid Bergman, Anthony Perkins et Yves Montand), remplacera ce concerto par le quatrième mouvement de la Symphonie n° 1, puis le troisième mouvement de la Symphonie n° 3

Goodbye Again (1961) - "Love is just a word"

 

Extrêmement fameux, ce Poco allegretto (que Gainsbourg, parmi nombre d’autres, reprit dans Baby Alone in Babylone) réapparaît aussi dans le film sous les doigts d’un pianiste lors d’un dîner où Simon et Roger se retrouvent face à face, ainsi que sous la forme d’une chanson, "Say No More, It’s Goodbye", que Simon écoute tristement – ces deux versions étant dues à Georges Auric, compositeur du Groupe des six à qui Anatole Litvak confia la musique du film. 

La bande-annonce du film en fait d’ailleurs grand usage (en arrière-plan vers 0’46, à l’accordéon vers 1’ et sous diverses formes rythmiques ou orchestrales de 2’18 jusqu’à la fin).

Goodbye Again 1961 (original trailer)

 

Mais on le trouve également dans nombre d’autres films et séries (tels Paradis d’Andreï Konchalovsky, encore une histoire liée au nazisme, ou Fargo, la série inspirée des frères Coen), tout comme le premier mouvement de la Première Symphonie (Les Uns et les Autres de Claude Lelouch en 1981, qui évoque lui aussi l’Allemagne nazie, Savages d’Oliver Stone en 2012). Parmi les quatre symphonies de Brahms, celle qui a été la moins reprise à l’écran est incontestablement la deuxième : on l’entend résonner dans le film allemand Nanga Parbat – L’Ascension extrême (2010), mais c’est à peu près tout.

Terminons enfin en enfonçant une porte ouverte : la musique de Brahms tient une place prépondérante dans les films qui évoquent le compositeur lui-même, tels Song of Love, de 1947 (avec Katharine Hepburn), ou Clara, dû à Helma Sanders-Brahms en 2009, deux œuvres qui s’attachent à la relation entre Brahms et Clara et Robert Schumann.

Clip: "Song of Love" (1947)

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