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Brève

Elektra, la cruauté mise en musique

Publié le 11 Décembre 2017

Agressif, dissonant, puissant… L’opéra de Richard Strauss reprend le mythe d’Électre et nous en donne une version imprégnée de l’esthétique « fin de siècle ».

Elektra voit le jour le 25 janvier 1909 à l’Opéra Royal de Dresde, six ans après la pièce de théâtre du dramaturge Hugo von Hofmannsthal dont elle est tirée. Le livret se concentre sur la figure d’Elektra, jeune fille avide de venger le meurtre de son père Agamemnon commandité par sa mère, Clytemnestre.

Composé d’un unique acte, l’opéra ne dure qu’une heure quarante-cinq. Cela peut sembler court, mais chaque représentation n’en est pas moins un véritable marathon pour les musiciens et les chanteurs, en particulier pour celle qui prête ses traits et sa voix à l’héroïne.

La reprise d’un mythe antique…

Comme dans nombre d’opéras, le sujet de Strauss et Hofmannsthal vient de l’Antiquité. L’intrigue s’appuie sur l’histoire des Atrides, une famille grecque maudite par les dieux. La première source du livret d’Elektra est l’Électre de Sophocle. Hofmannsthal la privilégie à Eschyle qui n’accorde à la jeune femme qu’un rôle secondaire dans son Orestie. Par ailleurs, chez Sophocle, le personnage de la lumineuse Chrysothémis crée un contraste avec celui de sa sœur Électre, accablée par les tourments.

… relu à la lumière « fin de siècle »

Le choix de recentrer l’intrigue autour du personnage d’Électre répond aussi aux exigences du courant postromantique qui implique un « dépoussiérage » d’une vision encore harmonieuse de l’Antiquité. La Grèce antique de la fin du XIXe siècle est celle « d’une époque barbare aux traits sauvages » (Françoise Calteux, La Crise du personnage dans Elektra de Richard Strauss et de Hugo von Hofmannsthal). Hofmannsthal s’appuie sur la vision dionysiaque décrite par Nietzsche dans La Naissance de la tragédie, c’est-à-dire une vision de l’excès, de la folie, de la destruction, par opposition à une vision apollinienne, qui suggère ordre et pureté. D’où la brutalité sonore qui parcourt la musique de Strauss. Dans une interview par Nikolaus Deckenbrock, le chef d’orchestre Daniel Barenboim définit l’œuvre comme « de la cruauté mise en musique ».

Elektra, un rôle sportif

Chez Strauss, Elektra forme une sorte de diptyque avec Salomé. Deux opéras qui mettent en scène des femmes de caractère, l’une animée par un désir morbide, l’autre obsédée par l’idée de vengeance. Comme Salomé, Elektra est un personnage violent, sans cesse à l’orée de la folie. Le rôle d’Elektra est l’un des plus physiques et des plus épuisants du répertoire. Le personnage « est presque constamment en scène et soumis à une exigence de puissance, de tension et d’intensité qui ne se relâchent pour ainsi dire jamais », note Christian Merlin, auteur de L’Avant-Scène Opéra consacré à Richard Strauss

Elektra se confronte à une multitude d’émotions qui traduisent le désordre intérieur qui la caractérise. Haine, amour, espoir, bonheur extatique ; chacun de ses états d’âme implique une grande dextérité vocale de la part de son interprète. Dès sa première intervention, son chant se fait agressif, parfois à la limite du hurlement. Mais cette brutalité lutte avec des passages empreints de douceur. Ainsi le moment où, après un cri de stupeur, elle reconnaît son frère Oreste.

« Démesure sonore »

Si pour vous l’opéra doit être léger et distrayant, passez votre chemin ! Car dans Elektra, la violence est partout, aussi bien dans la partition que dans le texte. Il suffit de considérer l’argument : une jeune princesse fomente un matricide pour venger le meurtre de son père et succombe elle-même, submergée par le bonheur que lui procure le double meurtre de sa mère et de l’amant de cette dernière !

Du point de vue musical, Strauss n’opte pas non plus pour la tendresse. Parfois atonale, dissonante, nourrie de chromatismes (c’est-à-dire de mouvements mélodiques qui évoluent demi-ton par demi-ton), l’harmonie est extrêmement complexe.

Par ailleurs, la masse orchestrale est considérable. Françoise Calteux parle de « démesure sonore ». La partition requiert environ 115 musiciens dont 40 vents et cuivres ! Avec un tel effectif, faire entendre sa voix relève de la performance.

Strauss explique que « dans ces deux opéras [Elektra et Salomé] je suis allé jusqu’aux limites extrêmes de l’harmonie (…) et de la capacité des oreilles modernes » (Bernard Banoun, L’Opéra selon Richard Strauss. Un théâtre et son temps). Possible donc que vos oreilles bourdonnent à l’issue de la représentation !

 

Charlotte Landru-Chandès

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