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Brève

En bateau avec Debussy !

Publié le 6 Février 2019

Depuis les Reflets dans l’eau jusqu’aux Jardins sous la pluie, depuis La Mer jusqu’à L’Isle joyeuse, la musique de Claude Debussy regorge de références à l’élément aquatique. Dans son œuvre, l’eau miroite sous de multiples formes, fluide ou neigeuse, stagnante, paisible ou déchaînée.

La mer est plus belle - Claude Debussy - Gérard Souzay.wmv

 

« La mer est plus belle que les cathédrales »

En 1891, Debussy reprend à son compte ce vers de Verlaine, dans la première de ses Trois Mélodies. « La mer est plus belle que les cathédrales » et les plus imposantes constructions humaines ne peuvent résister aux forces de la nature, comme semble nous l’affirmer des années plus tard La Cathédrale engloutie. Pour le compositeur, la nature constitue une source d’inspiration inépuisable, un modèle avec lequel ne peut rivaliser aucune création artistique. Ainsi, un simple lever de soleil éclipse selon lui tout le génie de la Symphonie « Pastorale »

Parmi les quatre éléments, Debussy affectionne tout particulièrement l’eau et l’air : sa musique est plus liquide que solide, plus éthérée que tellurique. Dès lors, on peut imaginer l’impact qu’avait sur lui la contemplation de l’océan, au bord duquel il aimait à passer ses vacances : « La mer me fascine au point de paralyser mes facultés créatrices. D’ailleurs, je n’ai jamais pu écrire une page de musique sous l’impression directe et immédiate de cet énorme sphinx bleu… et mon "triptyque symphonique" La Mer a été entièrement composé… à Paris », confiait-il en 1914 dans un entretien.

Si l’observation de remous marins éternellement changeants a pu inspirer cette « succession d’instants sans fin » (André Boucourechliev, à propos de La Mer), les insondables profondeurs de l’océan incitent également au rêve. Entre deux vagues, la mer debussyste peut alors révéler une capricieuse ondine ou de fugaces poissons d’or.

Michel Béroff: Claude Debussy – Preludes II, Ondine

 

Debussy - Poissons d'or, Konstantin Lifschitz

 

 

Le rythme de la houle

Cependant, on trouve peu de véritables figuralismes[1] dans la musique de Debussy. Il y a bien quelques arabesques imitant le mouvement d’une vague, quelques motifs furtifs évoquant l’éclair argenté d’un poisson, voire des indications de jeu telles que « flottant et sourd » ou « doux et fluide ». Toutefois, ces éléments localisés se noient dans l’atmosphère générale des pièces et plus souvent, les titres ne sont là que pour donner une impulsion première à la composition, puis pour orienter l’écoute sans pour autant la contraindre.

L’une des innovations de Debussy est d’envisager le son comme matière : il peut alors paraître éthéré, fluide ou compact. Ce phénomène est particulièrement sensible dans le répertoire pianistique, où l’écart entre les registres suscite une impression de vide, où l’usage de la pédale entraîne une perception de profondeur tandis que les accords « flottants » s’émancipent de la logique tonale. De même, le rythme debussyste, par ses infimes nuances et l’usage de superpositions irrationnelles, participe à définir cet univers mouvant, tout comme les formes discontinues.

Avec d’autres, ces procédés contribuent à rendre sa musique insaisissable. Finalement, une grande part de la modernité de Debussy prend sa source dans le modèle de la nature, l’évanescence et la liquidité lui permettant alors de se détacher d’un académisme rigide. En 1911, il le résume ainsi dans un article de l’Excelsior : la musique « est un art libre, jaillissant, un art de plein air, un art à la mesure des éléments, du vent, du ciel, de la mer ! ».

Debussy : "La Mer, trois esquisses symphoniques pour orchestre" sous la direction de Myung-Whun C...

 

[1] Procédé consistant à représenter un personnage, un objet ou un concept par une figure sonore. Un registre grave peut ainsi souligner l’idée d’une descente aux Enfers, un motif de flûte imiter le chant d’un oiseau, etc.

Yannick Nézet-Séguin
Concert symphonique

Berliner Philharmoniker / Yannick Nézet-Séguin

Debussy, Prokofiev
Vendredi 22 février 2019 - 20:30
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie