Notes de passage

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Brève

La mélodie des flocons de neige

Publié le 3 Janvier 2017

De Vivaldi à Maurice Jarre, la neige a inspiré de nombreux compositeurs. Mais comment fait-on pour représenter un flocon en musique ? Une empreinte ? Une avalanche ? La réponse en extraits musicaux.

L’Hiver de Vivaldi (extrait des Quatre saisons)

L’indication en tête du premier mouvement donne le ton : « Trembler violemment dans la neige étincelante, au souffle rude d’un vent terrible ». Pour décrire ce terrible grésil, Vivaldi opère un ajout progressif des instruments du plus grave à l’aigu, d’abord les contrebasses, puis les altos, les violons I et les violons II. Des notes répétées, saccadées, comme de violentes bourrasques de neige, qui rappellent curieusement… l’« air du froid » de Purcell.

La Valse des flocons de neige de Tchaïkovski (extrait de Casse-Noisette)

Une musique qui fait retrouver son âme d’enfant. Mais comment Tchaïkovski parvient-il à représenter la neige ? Par l’emploi d’instruments aigus, trémolos de flûtes et violons, mais aussi par le rythme à trois temps de la valse, car c’est bien connu, la neige tourbillonne, et comme si une entité venue d’en haut coordonnait le tout, un chœur de femmes à bouche fermée chante une mélodie suspendue (à 1’50).

The snow is dancing de Debussy (extrait de Children’s corner)

Du compositeur de La Mer, on pouvait attendre un portrait de l’eau cristallisée. Tiré d’une suite pour piano destinée à sa fille Chouchou, The snow is dancing réalise une description quasi réaliste de la neige. Un motif ascendant de quatre notes, bientôt répété en octaves, superpose des couches rythmiques, pareil à des flocons qui descendent. Mais c’est dans la notation maniaque des dynamiques que Debussy se montre le plus intransigeant : oscillant entre piano et triple piano, le compositeur demande un scrupuleux contrôle du son et du touché. Trop de pédale, la neige devient pluie ; pas assez, elle devient grêle !

Des pas sur la neige de Debussy (tiré des Préludes, Livre 1)

Composée le 27 décembre 1909, cette courte pièce dépeint en quatre minutes un immense paysage glacé d’où l’homme a disparu. Un rythme iambique, basé sur une brève et une longue, installe un climat d’inquiétude. Ce sont les empreintes (deux notes : -mi) qu’on retrouve tout au long de la pièce. Elles nous racontent l’histoire d’un marcheur dans un paysage enneigé mais les résonances et les dissonances de plus en plus complexes recouvrent ces traces d’une surface gelée. L’accord final, qui sépare les deux mains avec un écart de près de quatre octaves, conclut le prélude sur une note de désolation.

Les Saisons de Glazounov

S’inspirant de l’illustre modèle vivaldien, Les Saisons de Glazounov ont été composées en 1899 pour un ballet de Marius Petipa. Elles ont l’avantage de faire entendre successivement le givre, la glace, la grêle et la neige. Et comment Glazounov différencie-t-il cette dernière des précédentes ? À vrai dire, on reste ici dans le modèle tchaïkovskien puisque le morceau garde un rythme de valse, avec prépondérance des bois et trémolos de cordes. Mais qu’importe, cet hiver-là donne envie de boire un bon chocolat chaud !

L’avalanche dans La Wally de Catalani

Les voies de l’opéra sont impénétrables. On connaît le grand air de La Wally grâce au film Diva. Mais ce qu’on sait moins, c’est tout le livret qui est autour. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’histoire est du genre rocambolesque. L´action se déroule dans les montagnes autrichiennes. Wally est amoureuse du fils de l’ennemi de son père. Lors des retrouvailles finales, ce dernier appelle l’héroïne en criant, ce qui déclenche une… avalanche. La Wally, désespérée, n’a dès lors plus qu’à se jeter du haut de la montagne. Dans cette production du Festival de Bregenz en 1990, la coulée de neige fatale apparaît à 2h01 – attention, c’est furtif ! – et fait tomber la scène dans un noir abyssal.

Schnee d’Hans Abrahamsen

C’est sans doute l’œuvre la plus riche jamais écrite sur le thème de la neige. La plus précise aussi. Une rigueur formelle extrême (dix canons séparés par des intermezzi), neuf musiciens qui déploient une grande économie de moyens : Schnee, du Danois Hans Abrahamsen, frappe fort. Composée en 2008, cette pièce d’une heure étudie au microscope l’intérieur d’un flocon de neige pour en livrer l’essence même. Magistral.

Let me tell you d’Abrahamsen

Comme si Schnee n’avait pas suffi, Abrahamsen récidive en 2013. Couronnée par de prestigieuses récompenses internationales, Let me tell you est une cantate sur le personnage d’Ophélie de Shakespeare. Dans cet extrait du finale, à 2’10, la soprano Barbara Hannigan chante « Snow falls. I will go on in the snow ». Écoutez le temps se suspendre : l’orchestre se répand en myriades d’épisodes micro-tonaux sur une sublime mélodie aux cordes. L’effet est quasi hallucinatoire. Comme une tempête de neige multicolore.

Après l’hiver vient le…

Docteur Jivago de Maurice Jarre est un exemple de choix pour illustrer le passage au printemps. Dans la bande originale, le compositeur hollywoodien (et ancien partenaire en duo de Pierre Boulez au sein de la Compagnie Renaud-Barrault) orchestre toute une suite de sonorités cristallines, de mélodies interrompues sur des rythmes ouatés, pour symboliser la retraite du héros avec Lara dans une maison perdue dans les neiges. Lorsque le givre fond, et que les premières jonquilles percent, éclate enfin la chanson de Lara, à la balalaïka, un instrument russe à cordes pincées. Ce court passage donne l’impression de passer de l’hiver au printemps en un éclair.

 

 

Laurent Vilarem

Grande salle Pierre Boulez
Concert symphonique

Princes des neiges

Orchestre national d'Île-de-France
Mardi 24 janvier 2017 - 20:30
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie