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Brève

Musicien d’orchestre : l’épreuve du concours

Publié le 31 Décembre 2019

Rares sont les musiciens qui, après avoir intégré une formation prestigieuse, la quittent avant la fin de leur carrière. Ce mariage destiné à durer confère à la qualité du recrutement une importance cruciale, tant pour le groupe que pour l’instrumentiste.

L'Orchestre de Paris en 2017William Beaucardet

L’effectif d’un orchestre n’étant pas extensif, les remises en jeu d’un poste sont rares, ce qui ajoute à la valeur des places proposées. L’instrumentiste qui souhaite saisir cette opportunité doit attendre qu’elle se présente, sans garantie de régularité : cinq fois lors de certaines années, une seule fois pour d’autres. Les candidats sont tenus au courant deux mois à l’avance du programme sur lequel ils tenteront de se différencier au milieu d’une masse qui peut atteindre la petite centaine de concurrents ; commence alors un travail de rigueur où sont éprouvées tant la solidité technique et musicale que la force mentale.

La sélection

La sélection s’effectue généralement à l’issue de trois tours lors desquels les candidats présentent les uns après les autres des pièces pour instrument soliste destinées à mettre en valeur leurs qualités d’interprètes (sonates, concertos…), ainsi que des traits d’orchestre dont l’exécution permet d’observer leur capacité à tenir une partie, avec toutes les qualités de stabilité rythmique, de respect des indications ou de souplesse que la fonction de musicien d’orchestre requiert. « Certains candidats peuvent magnifiquement s’illustrer dans un concerto, sans être capables de se fondre dans un groupe. On cherche la personne qui puisse se distinguer sur ces deux tableaux », explique Marie Leclercq, violoncelliste de l’Orchestre de Paris. Don Juan de Strauss ou Daphnis et Chloé de Ravel figurent parmi les œuvres auxquelles se confrontent régulièrement les violonistes lors des concours : tandis que leur extrême difficulté technique permet d’affiner la sélection, le travail fourni à leur endroit est gage de l’infaillibilité à venir du musicien sur des œuvres qu’il devra jouer une centaine de fois dans sa carrière. Les concertos de Mozart donnent quant à eux de grandes indications sur le style et la justesse du musicien, alors que ceux de Sibelius ou de Brahms dévoilent sa virtuosité. Pour sa part, le violoncelliste n’échappera pas au scherzo de la Troisième Symphonie de Beethoven qui réclame une très grande stabilité, dans une nuance qui doit toujours rester piano. « De nombreux candidats négligent les traits d’orchestre en pensant qu’ils ne sont pas importants. C’est dommage car il suffit d’être très rigoureux dans le travail, en prêtant une grande attention aux parties des autres instruments », précise Marie Leclercq.

« Coup de foudre »

Composé d’une dizaine de personnes (des musiciens de l’orchestre, une personne de l’administration et le directeur artistique à partir du deuxième tour), le jury doit se faire un avis sur un temps très court afin de départager les candidats. « En général, on se décide pour celui pour lequel on a le coup de foudre : soit une très grosse personnalité, soit un concurrent qui dépasse très largement tous les autres au point de vue musical », souligne la violoniste Maud Ayats (Orchestre de Paris). La difficulté est de cerner la personnalité du candidat : on n’envisagerait pas d’embaucher en entreprise une personne qui ne démontre aucune qualité humaine, quand bien même elle effectuerait le travail parfaitement. Et l’enjeu est similaire s’agissant d’un orchestre. Le troisième tour peut ainsi donner lieu à une petite séance de travail afin d’évaluer les réactions et la souplesse du musicien. Une problématique qui interroge également l’opportunité de la prestation derrière paravent. Cette pratique, qui consiste à évaluer les candidats à l’aveugle, garantit l’impartialité à l’égard des concurrents. Pour autant, elle prive le jury d’informations visuelles permettant d'apprécier la personnalité du musicien.

Daniel Hardind et l'Orchestre de ParisWilliam Beaucardet

Il arrive que le jury ne parvienne pas à départager deux candidats, ce qui peut alors donner lieu à une remise en jeu de la place. À l’inverse, un concurrent très convaincant qui n’aurait pas obtenu la place mise en jeu peut se voir proposer un sursis pour rejoindre la formation si un nouveau poste se libère dans les mois suivants ; cette situation fait néanmoins figure d’exception et ne se produit que très rarement. Il est, quoi qu’il arrive, toujours possible d’entretenir des liens avec l’orchestre qui se tourne régulièrement vers des candidats ayant passé le premier tour pour compléter l’effectif sur une série en cas de besoin ; on parle de « cacheton ».

Une épreuve cruelle

Les violonistes admis à l’issue du concours intègrent systématiquement le pupitre des violons II ; la progression vers les violons I se gagne ensuite à l’ancienneté. Pour tous les musiciens, une période de six mois à l’essai, renouvelable une fois, laisse la possibilité de se défaire d’une nouvelle recrue qui ne parviendrait pas à s’adapter ; la décision se prend après consultation de tous les membres du pupitre concerné. Heureusement, cette issue désolante ne s’emprunte qu’à la marge. S’agissant du soliste, un concours à part est ouvert lorsqu’une place se libère, laissant l’opportunité aux instrumentistes de l’orchestre ou aux musiciens extérieurs de tenter leur chance… qui ne se renouvellera probablement pas une seconde fois dans leur carrière.

« Les concours sont toujours une épreuve cruelle , conclut Maud Ayats. Il faut arriver très sûr de soi en se disant qu’on est meilleur que les 60 autres ; une petite erreur due à une perte de confiance peut être fatale ». Certains musiciens se souviennent encore d’un concours au cours duquel un des candidats s’était arrêté plusieurs fois après s’être trompé, sans parvenir à surmonter le stress. Se tournant vers son auditoire, il lui dit en désespoir de cause : « je suppose que c’est inutile de vous dire que dans ma chambre, j’y arrivais très bien  ! ». L’innocente remarque a permis de faire retomber la pression et de faire rire le jury, alors que l’issue était scellée.

Aude Giger