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CHOSTAKOVITCH / WEINBERG : UNE AMITIÉ INDÉFECTIBLE

Chostakovitch s’était lié d’une profonde amitié avec Mieczysław Weinberg, qui avait émigré en Union soviétique au début de la Seconde Guerre mondiale pour échapper au régime nazi. Les quatuors à cordes de Weinberg, encore méconnus, portent la trace de son destin tragique.

Publié le 15 Janvier 2016
par Angèle Leroy

 

The Borodin Quartet performs Shostakovich: String Quartet No. 11 in F minor, Op. 122

D. Chostakovitch : Quatuor à cordes n° 11 en fa mineur op. 122. Enregistrement réalisé à la Cité de la musique le 9 janvier 2011.

 

Si le nom de Chostakovitch est aujourd’hui connu de tous, et si peu d’amateurs de quatuor à cordes peuvent encore ignorer quel fut l’apport du compositeur à la musique de chambre, il n’en est pas de même de Mieczyslaw Weinberg. Pourtant, les trajectoires des deux musiciens furent, après l’installation de Weinberg en Russie, assez proches. Ils nouèrent d’ailleurs des liens d’amitié durant la Seconde Guerre mondiale, alors que Weinberg arrivait à Tachkent via Minsk après avoir fui sa Pologne natale envahie par les nazis, laissant derrière lui toute sa famille, qui périt dans les camps. « C’était comme si je renaissais », confia plus tard Weinberg à propos de sa rencontre avec Chostakovitch, de treize ans son aîné.

Rendue possible par l’installation à Moscou de Weinberg grâce au soutien de Chostakovitch, la relation entre les deux hommes dura jusqu’à la mort du Russe, en 1975. Les années les plus sombres de la dictature stalinienne malmenèrent aussi bien l’un que l’autre, culminant dans l’arrestation du Polonais sous l’accusation de « nationalisme bourgeois juif » en parallèle du « complot des blouses blanches » de 1953, ce qui amena Chostakovitch à prendre fait et cause pour lui. Cette proximité personnelle se doubla dès les années 1940 d’une véritable estime professionnelle et d’une entente artistique rare : Chostakovitch n’hésitait d’ailleurs pas à parler de son ami comme de « l’un des compositeurs les plus importants de nos jours », tandis que Weinberg de son côté confiait à propos de son aîné : « même s’il ne m’a jamais donné de leçon, je me considère comme son élève, sa chair et son sang ». Les deux musiciens avaient l’habitude d’échanger sur les œuvres qu’ils étaient en train de composer, et l’intérêt de chacun pour le genre du quatuor à cordes prit même la forme d’une compétition bon enfant où l’émulation tenait la première place. Chostakovitch se déclara ainsi non sans humour très fier d’avoir écrit dix quatuors avant Weinberg.

Stylistiquement, les ensembles construits par chacun des compositeurs (15 quatuors pour l’aîné, 17 pour le cadet) sont d’une remarquable richesse, et témoignent d’une maîtrise achevée de l’écriture pour quatre cordes de la part de leurs auteurs, tous deux… pianistes. Manifestant des influences mutuelles tout en conservant leur identité propre, ils représentent également le moyen d’aborder, sans pour autant tomber dans des effets narratifs appuyés, à l’intime. C’est le cas du Huitième Quatuor de Chostakovitch, qui cite plusieurs autres de ses œuvres, et dont il disait (à tort, car Weinberg dédia justement sa Symphonie n° 12 de 1975 « Im memoriam D. Chostakovitch ») : « Je me suis dit qu’après ma mort personne sans doute ne composerait d’œuvre à ma mémoire. J’ai donc résolu d’en composer une moi-même. » Chez Weinberg, l’autobiographie se dessine en filigrane : « beaucoup de mes œuvres sont liées à la guerre. Cela n’a pas été, hélas, le fruit d’un choix volontaire, ce fut dicté par mon destin, le tragique destin de ma famille. »

Quatuor Danel
Dimanche 24 janvier 2016 - 15:00
Amphithéâtre - Cité de la musique