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« Et la terre se transmet comme la langue », un oratorio de Franck Tortiller et Elias Sanbar

 L'écrivain Elias Sanbar, traducteur et ami de Mahmoud Darwich, et le musicien Franck Tortiller donnent vie sur scène à ce poème épique sous une forme proche de l'oratorio. La voix y tient un rôle central, tantôt chantée, tantôt déclamée. 

Publié le 21 Janvier 2020
par Pascal Anquetil

Et la terre se transmet comme la langue : entretien avec Elias Sanbar

 

« Et la terre se transmet comme la langue », tel est le titre d’un poème de Mahmoud Darwich écrit en 1989 à Paris et publié dans le recueil Au dernier soir sur cette terre (Actes Sud). Né en 1941 en Galilée et mort en 2008 à Houston, Mahmoud Darwich est le plus célèbre et célébré porte-voix de la poésie palestinienne. Profondément investi dans la lutte de son peuple, il est connu pour son engagement au sein de l’Organisation de libération de la Palestine. Sa poésie, adulée dans le monde arabe, chante l’exil et l’amour, la guerre et la terre. Avec force lyrisme et souffle épique, elle lie l’intime et le collectif, l’amour d’une femme et celui d’une terre, l’expression du désir de vivre et celle du combat politique. À travers une œuvre poétique très riche, Mahmoud Darwich réinvente une langue empreinte des modèles de la littérature arabe médiévale, mais aussi ancrée dans un présent qu’il souhaite au plus proche du réel. « Le poème dit le rapport personnel au réel, dira-t-il. Il essaie de transformer cette réalité concrète en une réalité de langue. »

Elias Sambar et Mahmoud Darwich

Elias Sanbar et Mahmoud Darwich © E. Delestre

 

La parole poétique se nourrit chez lui d’arrachement et de nostalgie. « Nostos » en grec signifie retour. La nostalgie est bien ici cette douleur insidieuse que procure la proximité des lointains, l’incurable mal « d'un pays dépourvu de pays ». Qu’est-ce qu’être palestinien, sinon connaître l’exil sur sa propre terre. C’est pourquoi la poésie de Darwich s’efforce-t-elle de redéfinir ce lien intime et profond entre la langue et la perte originelle de la terre natale: « Comme la terre m’a été enlevée et que j’en ai été exilé, elle s’est transformée en origine et en adresse de mon esprit et de mes rêves. La terre et la langue sont inséparables. »

Quand Elias Sanbar proposa à Franck Tortiller de mettre en musique le poème écrit par son ami Mahmoud Darwich dont il est le traducteur officiel en France, il accepta avec enthousiasme. Le jazzman connaissait Elias Sanbar depuis le temps où il dirigeait l’Orchestre national de jazz (de 2005 à 2008). Il découvrit que ce fin lettré était aussi un grand amateur de musique, donc de jazz. À la question « Qu’est-ce que vous auriez aimé être ? » n’avait-il pas spontanément répondu: « Chef d’orchestre » ? Né à Haïfa en 1947, Sanbar dut quitter son pays quinze mois plus tard pour se réfugier ave sa famille au Liban à la suite de la proclamation de l’état d’Israël. Historien, essayiste, il vit en France depuis1969. Auteur du Dictionnaire amoureux de la Palestine  (2010), il est aujourd’hui depuis 2006 ambassadeur de son pays auprès de l’Unesco.

Franck Tortiller

Franck Tortiller © Renaud Corlouër

 

Quand Franck Tortiller lut pour la première fois le poème de Mahmoud Darwich, il fut immédiatement bouleversé par la formidable force de ce texte épique magistralement traduit par son ami. « Sanbar, a dit Darwich, est le deuxième poète de mon poème. » Mais il fut aussi immédiatement conscient de la difficulté de sa tâche. « C’est sans doute le projet qui m’a demandé le plus de réflexion et de travail. Heureusement Elias m’a donné toute liberté et confiance pour mettre en musique ce texte dense qui danse et qui envoie. » Pour cette raison, le vibraphoniste a choisi la formule dépouillée de l’oratorio, sans costumes ni décor, afin de mieux focaliser l’oreille, plus que les yeux, du spectateur. « Il fallait que cela reste un concert. Avec des passages parlés, chantés ou instrumentaux. Le poème est distribué en deux voix, celle du récitant, Elias Sanbar en personne, et celle de la soprano Dominique Devals, sa compagne dans la vie. Quand le récitant déclame, il y a de la musique mais il peut aussi ne pas y en avoir. Cela peut s’enchaîner sur une chanson, ou pas. Tout est ouvert parce que tout dépend de la structure rythmique du texte qui est déjà en lui-même très musical. Il est fait tout à la fois de prose, d’alexandrins et de vers rimés. Il y a en permanence dans le poème des sautes d’écriture. La scansion du texte ne tombe pas toujours sur la musique. »

Où placer à bon escient la musique, quand faut-il s’effacer devant le texte, moteur central du projet, un texte souvent si fort qu’il n’a pas besoin de musique? Ces questions en appelaient une autre, tout aussi cruciale: comment traduire la langue en musique? Or, « la musique descriptive n’existe pas », déclare Franck Tortiller. Ce dernier fait le pari de Tortiller d’écrire une musique qui creuse de l’intérieur la poésie de Mahmoud Darwich. « À défaut de pouvoir la traduire en musique, j’ai tenté d’imaginer une grille de lecture émotionnelle. La musique n’existe ici que pour donner du relief au texte et offrir au spectateur une autre façon de l’entendre, une écoute forcément différente de celle que peut procurer une simple lecture à haute voix. »

Au départ, Tortiller avait pensé écrire pour un ensemble instrumental composé d’un quatuor à cordes. Il a finalement préféré la formule du sextet, « une formation de jazz classique, mais qui, dans son traitement, se rapproche plus d’un ensemble de musique de chambre. » Si l’écriture domine, Tortiller a tenu à réserver de la place à l’improvisation, des chorus libres mais préalablement travaillés par rapport au texte. Dès le début de l’écriture de son oratorio, il avait cette certitude: « Quand on écrit de la musique sur un texte, qu’il soit chanté ou parlé, la musique doit venir toujours après, jamais au moment même. C’est le texte qui doit être en avant parce nous sommes là pour le servir et non pour couvrir les mots de notes. J’ai tenu à respecter le fil conducteur du poème qui est celui de l’exil. Pour cela, je me suis efforcé d’écrire une thématique faite de motifs mélodiques et de formules rythmiques qui reviennent tout au long du concert comme des rappels. »

 

Lecture : Mahmoud Darwich, Au dernier soir sur cette terre, poèmes traduits de l'arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Actes Sud (Sindbad), 1994.

 

Franck Tortiller
Concert

Franck Tortiller & Elias Sanbar

Et la terre se transmet comme la langue
Vendredi 28 février 2020 - 20:30
Salle des concerts - Cité de la musique
Mahmoud Darwich
Spectacle

Ma valise est mon pays

Hommage à Mahmoud Darwich
Samedi 29 février 2020 - 20:30
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Marcel Khalifé
Concert

Mahmoud, Marcel et moi

Marcel Khalifé et Bachar Mar-Khalifé
Dimanche 1 mars 2020 - 19:00
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie