Notes de passage

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Perspectives / Lectures

Être collectif

Les années 2010 sont celles de l’explosion des collectifs d’artistes. Musiciens, DJ, graphistes, vidéastes, danseurs, amateurs… Ils se fédèrent pour donner à leur passion les vecteurs qu’ils ne trouvent plus dans les lieux existants. Ils ont redynamisé la scène actuelle au point de permettre son explosion. En pleine croissance et de plus en plus courtisés, certains atteignent l’âge difficile de raison, celui des choix et des compromis.

Publié le 29 Mars 2019
par Olivier Pellerin

Jean-Christian Meyer, Lunacy 1993DR

Ils sont la force de la France qui danse. Ils sont les chevilles utopistes de la diversité. Ils sont les stakhanovistes de la contre-culture. Ils sont fougueux. Ils sont amoureux. Ils sont légion. Il faut absolument se brancher sur leur énergie non fossile. Ils s’appellent Cracki, Otto10, Alter Paname, Soukmachine, Collectif Mu, BFDM, Drom, la Dynamiterie, Positive Education, Possession, La Mamie’s, Fée Croquer, Midi Deux, Pardonnez-nous, Bruits de la passion, Microclimat, Pas-Sage, 75021… Impossible de tous les citer, tant ils se multiplient et essaiment sans fin, renouant avec les utopies techno fondatrices : liberté, égalité, anonymat et vivre ensemble.

Sur les traces de quelques pionniers des années 2000, Dimuschi puis Die Nacht notamment, ils élargissent le domaine d’une fête totale, qu’ils ne trouvaient plus dans les clubs autorisés. Artistes de toutes disciplines, organisateurs, sympathisants, bénévoles construisent de leurs mains les célébrations de leurs rêves. Ils souhaitent des fêtes diversifiées, inventent bien souvent des thématiques excentriques et se révèlent des touche-à-tout volontaristes. De la musique à la décoration en passant par la communication et la gestion du public, ils maîtrisent l’intégralité des propositions qu’ils veulent à la fois plus exaltantes et plus accessibles que les soirées entre quatre murs de clubs qu’ils trouvent convenus et onéreux. Maintenir des prix accessibles à l’entrée et au bar fait partie de leur credo, ainsi que de varier les plaisirs d’événements qui ont lieu aussi bien dans des hangars que dans les bois, de jour comme de nuit, sur la techno la plus dure ou la disco la plus pailletée.

Ne comptant par leurs heures pour soigner l’ambiance et les décors, ils revendiquent un public de participants plutôt que de consommateurs. L’émulation est créative et la notion de communauté fédératrice. Si les jeux de pistes qu’il fallait suivre pour rejoindre les raves secrètes d’antan n’ont plus cours, mieux vaut consulter les réseaux sociaux de près et tendre l’oreille à la rumeur qui se transmet par cooptation, sans flyer ni affiche. L’adresse est parfois dévoilée au dernier moment, par e-mail ou par texto. Une sélection par affinités électives qui évite les débordements et assure la discrétion. Jusqu’à accueillir en secret le public par petits groupes totalement silencieux jusqu’au dancefloor improvisé.

Tout part souvent de lieux inédits, le graal de ces organisateurs sans domicile fixe, qui les transforment parfois de fond en comble et proposent une déambulation, pour conditionner le public à la surprise. L’exploration est donc de mise pour débusquer de nouveaux terrains de jeux inattendus, souvent aux marges de la légalité : entrepôts désaffectés, squats, catacombes, dessous de ponts autoroutiers, ou à l’inverse en plein air, dans l’espace public occupé par surprise, comme les salons d’été de Cracki, les Buttes on Air d’Unsold Family ou les fêtes champêtres de Microclimat. Un seul leitmotiv : émerveiller le public pour le sortir de sa zone de confort. En lui proposant une expérience au dépaysement total, au-delà de la seule musique, les collectifs veulent permettre à chacun de laisser à la porte ses habits de semaine et son masque social pour réaliser cet idéal politique : tous égaux dans la fête.

La fraicheur insufflée par les collectifs tient certainement à ce mélange d’utopisme et de pragmatisme. Jeunes, exerçant souvent des activités professionnelles distinctes de leur activisme festif, ils assouvissent un certain goût de l’interdit dans une zone grise entre illégalité et permissivité. Mais la répression frontale subie par les raves des années 1990 couve toujours : commissions de sécurité tatillonnes, annulations de dernières minutes de fêtes pourtant validées au préalable par les pouvoirs publics, saisies de matériel et gardes-à-vues d’organisateurs sont encore courantes. Les collectifs d’aujourd’hui cherchent donc à composer avec les règles, les détournant au mieux, louvoyant entre la maîtrise de la réglementation ERP (Etablissement Recevant du Public) et l’art et la manière d’empêcher la police d’investir les lieux. Une malice bon teint que la devise du collectif Pardonnez-Nous illustre bien : « pardonnez-nous de célébrer la fête libre et insoumise. »

Un processus qui conduit de plus en plus les collectifs sur la voie de la normalisation. Enfants illégitimes des raves des années 90 (dont ils fantasment les actions des pionniers comme Rave Age, Mozinor ou Cosmos Factory), et des clubs hédonistes des années 70, ils s’aventurent désormais dans les clubs modernes, qui n’ont pas tardé à ouvrir leurs portes à ces viviers d’artistes locaux, dont le public captif est prêt à les suivre partout. Cette porosité un rien schizophrène entre ces deux modèles qui ne savent plus sur quel pied s’opposer, fêtes alternatives hors les murs et clubbing commercial en dur, garantit débat et vitalité. Gage d’une maturation d’un mouvement qui ne peut plus totalement se cacher dans la clandestinité, elle pousse édiles et organisateurs à s’apprivoiser empiriquement dans leur occupation et leur animation de l’espace public. Les élus ne peuvent que reconnaître l’impact des collectifs, qui à leur tour se prêtent au jeu délicat de la collaboration. Certains organisent désormais des festivals avec pignon sur rue (Cracki et La Mamie’s et leur Macki Music Festival à Carrières-sur-Seine, Positive Education à Saint-Etienne), d’autres animent des quartiers entiers tout l’été (Soukmachines et le Port de loisirs de Bobigny) quand ils ne prennent pas possession de lieux en transition, prêtés par leurs propriétaires – souvent la SNCF – ravis de profiter de ces énergies débordantes pour redorer leur patrimoine (le Collectif Mu avec La Station Gare des Mines d’Aubervilliers qui accueille aussi Berlinons Paris, Soukmachines avec le 6B puis la Halle Papin…).

Une négociation constante et délicate qui agite le spectre de la récupération et de la normativité, que certains repoussent, de peur d’être instrumentalisés en animateurs des friches standardisées et sponsorisées qui font florès sur les chantiers urbains. Fort d’une solidarité conviviale, ils se sont réunis au sein du SOCLE (Syndicat des Organisateurs Culturels Libres et Engagés), regroupant autour d’un noyau dur d’une vingtaine de collectifs membres et d’un second cercle de vingt cinq collectifs observateurs, absolument tout ce que l’Ile-de-France compte de forces vives. L’idée est de protéger leurs différences culturelles, leur originalité et leur indépendance, tout en se renforçant juridiquement et techniquement et en construisant un dialogue viable avec les autorités. Une démarche qui semble entériner une séquence inévitable. Entre tentation de professionnalisation et liberté viscéralement identitaire, pas facile de pérenniser des modèles aux périmètres par définition variables.

Dans un entre deux âges juvénile, ni anars ni entrepreneurs, en marge plutôt qu’en dehors, les collectifs font partie des derniers hérauts de la convivialité charnelle au sein de nos cultures numériques, dans lesquelles plus aucun pixel ne résiste à l’individualisme triomphal. Leur idéalisme tente d’y faire exister des ilots chaleureux, de mettre de l’humain dans la machine, de refaire ensemble le lien social qui, isolé, se découd. Ils offrent peut-être les derniers lieux festifs d’expression libre, créant des bulles de poésie éphémère, proches des TAZ (Temporary Autonomous Zone) théorisées par l’américain Hakim Bey, qui en réponse à la marchandisation de la fête professait dès 1991 : « nous disposons de l’émergence d’une culture de la fête, à l’écart et même ignorée des organisateurs auto-proclamés de nos loisirs. "Se battre pour le droit à la fête" n’est pas une parodie de la lutte radicale, en accord avec une époque qui offre la télé et les téléphones comme moyens "de tendre la main et de toucher" d’autres êtres humains. […] L’essence de la fête, c’est le face-à-face : un groupe d’humains mettent en commun leurs efforts pour réaliser leurs désirs mutuels […] pour créer une œuvre commune, ou rechercher la béatitude »[1]. La possibilité d’arpenter le terrain de ces oasis furtifs au gré de leur éclosion erratique, selon une dérive toute situationniste, et de continuer de tourner dans la nuit pour nous y consumer et renaître de nos cendres, est tout ce qu’il faut chérir et protéger.

 

[1] Hakim Bey « TAZ – Zone Autonome Temporaire », Éditions de L’Éclat, 1997, p21-23.

 

Extrait du catalogue de l'exposition Électro, de Kraftwerk à Daftpunk, Éditions Textuel  - Cité de la musique - Philharmonie de Paris, 2019, p. 234-237.

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