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Perspectives / Lectures

Feuilleton Berlioz: première rencontre avec Cherubini

En 1822, la bibliothèque du Conservatoire de Paris est le théâtre d'une scène cocasse entre le jeune Berlioz et le directeur de l'établissement, l'Italien Luigi Cherubini. Elle marque le début d'une relation orageuse dont Berlioz relate de nombreux épisodes dans ses Mémoires.

Publié le 24 Janvier 2019

Lesueur, voyant mes études harmoniques assez avancées, voulut régulariser ma position, en me faisant entrer dans sa classe du Conservatoire. Il en parla à Cherubini, alors directeur de cet établissement, et je fus admis. Fort heureusement, on ne me proposa point, à cette occasion, de me présenter au terrible auteur de Médée, car, l’année précédente, je l'avais mis dans une de ses rages blêmes, en lui tenant tête dans la circonstance que je vais raconter et qu’il ne pouvait avoir oubliée.

À peine parvenu à la direction du Conservatoire, en remplacement de Perne qui venait de mourir, Cherubini voulut signaler son avènement par des rigueurs inconnues dans l’organisation intérieure de l’école, où le puritanisme n’était pas précisément à l’ordre du jour. Il ordonna, pour rendre la rencontre des élèves des deux sexes impossible hors de la surveillance des professeurs, que les hommes entrassent par la porte du Faubourg-Poissonnière, et les femmes par celle de la rue Bergère ; ces différentes entrées étant placées aux deux extrémités opposées du bâtiment.

En me rendant un matin à la bibliothèque, ignorant le décret moral qui venait d’être promulgué, j’entrai, suivant ma coutume, par la porte de la rue Bergère, la porte féminine, et j’allais arriver à la bibliothèque quand un domestique, m’arrêtant au milieu de la cour, voulut me faire sortir pour revenir ensuite au même point en rentrant par la porte masculine. Je trouvai si ridicule cette prétention que j’envoyai paître l’argus en livrée, et je poursuivis mon chemin. Le drôle voulait faire sa cour au nouveau maître en se montrant aussi rigide que lui. Il ne se tint donc pas pour battu, et courut rapporter le fait au directeur.

J’étais depuis un quart d'heure absorbé par la lecture d’Alceste, ne songeant plus à cet incident, quand Cherubini, suivi de mon dénonciateur, entra dans la salle de lecture, la figure plus cadavéreuse les cheveux plus hérissés, les yeux plus méchants et d'un pas plus saccadé que de coutume. Ils firent le tour de la table où étaient accoudés plusieurs lecteurs ; après les avoir tous examinés successivement, le domestique, s’arrêtant devant moi, s’écria: « Le voilà! » Cherubini était dans une telle colère qu’il demeura un instant sans pouvoir articuler une parole : « Ah! ah! ah! ah! c’est vous, dit-il enfin, avec son accent italien que sa fureur rendait plus comique, c’est vous qui entrez par la porte, qué, qué, qué zé ne veux pas qu'on passe ! – Monsieur, je ne connaissais pas votre défense, une autre fois je m’y conformerai. – Une autre fois! une autre fois! Qué-qué-qué vénez-vous faire ici ?        – Vous le voyez, monsieur, j’y viens étudier les partitions de Gluck. – Et qu'est-ce qué, qu'est-ce qué-qué-qué vous regardent les partitions de Gluck ? et qui vous a permis dé vénir à-à-à la bibliothèque ? – Monsieur ! (Je commençais à perdre mon sang-froid), les partitions de Gluck sont ce que je connais de plus beau en musique dramatique et je n’ai besoin de la permission de personne pour venir les étudier ici. Depuis dix heures jusqu'à trois la bibliothèque du Conservatoire est ouverte au public, j’ai le droit d’en profiter.            – Lé-lé-lé-lé droit ? – Oui, monsieur. – Zé vous défends d’y revenir, moi ! – J’y reviendrai, néanmoins.– Co-comme-comment-comment vous appelez-vous ? » crie-t-il, tremblant de fureur. Et moi pâlissant à mon tour : « Monsieur ! mon nom vous sera peut-être connu quelque jour, mais pour aujourd’hui… vous ne le saurez pas ! – Arrête, a-a-arrête-le, Hottin (le domestique s’appelait ainsi), qué-qué-qué zé lé fasse zeter en prison ! » Ils se mettent alors tous les deux, le maître et le valet, à la grande stupéfaction des assistants, à me poursuivre autour de la table, renversant tabourets et pupitres, sans pouvoir m’atteindre, et je finis par m’enfuir à la course en jetant, avec un éclat de rire, ces mots à mon persécuteur : « Vous n’aurez ni moi ni mon nom, et je reviendrai bientôt ici étudier encore les partitions de Gluck ! »

Voilà comment se passa ma première entrevue avec Cherubini.

Hector Berlioz, Mémoires (éd. Pierre Citron), Flammarion, 1991, p.72-73.

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