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Au jour le jour / Entretiens

Lab.Oratorium, la tragédie des migrants

Dans Lab.Oratorium, dernier ouvrage de sa Trilogie Köln, Philippe Manoury tente de repenser l’orchestre, de proposer une nouvelle conception du son, à l’heure où de nouvelles salles de concert, riches de potentialités, voient le jour.

Publié le 17 Mai 2019

 

guerzenichorchester_5juli20180072_prv.jpgHartmut Nägele
Philippe Manoury et François-Xavier Roth

 

Pourquoi ce titre, ce mot-valise réunissant « laboratoire » et « oratorio » ?

Philippe Manoury : Parce que c’est bien une sorte d’oratorio : je fais ici subir à l’oratorio ce que j’ai fait subir à l’opéra dans Kein Licht en 2017 – je retrouve d’ailleurs Nicolas Stemann avec lequel j’ai cocréé Kein Licht. La pièce est le dernier volet de la trilogie symphonique que je compose depuis 2016 en tant que « Komponist für Köln » pour l’Orchestre Gürzenich de Cologne. Initiée par François-Xavier Roth, cette trilogie est l’occasion de repenser l’orchestre qui est plus ou moins le même depuis plus de deux siècles et demi, à commencer par sa répartition spatiale. Dans les deux premières pièces, Ring (2016) et In situ (2017), je me suis éloigné des habituels groupements homogènes par familles d’instruments en disséminant des musiciens dans le public. Pour ce dernier volet, les diverses contraintes logistiques (représentation dans trois salles aux architectures très différentes) limitent les possibilités de spatialisation de l’orchestre : on a un orchestre sur scène et deux groupes de cuivres placés un devant, un derrière. Le cadre global demeure donc symphonique, auquel s’ajoutent deux chœurs, deux acteurs, deux chanteuses et de la musique électronique – d’où la référence à l’oratorio.

Le genre musical de l’oratorio est, historiquement, associé à des sujets religieux : qu’en est-il ici ?

Ph. M. : En ce qui concerne le terme « oratorio », j’ai récemment découvert une troublante coïncidence : en latin, orarius navis signifie « cabotage ». C’est ce qu’on dit d’un bateau qui suit les côtes en allant de port en port. Mais il n’y a rien de religieux ici, bien au contraire. Une œuvre peut aspirer au spirituel sans traiter d’un sujet religieux. Kein Licht s’emparait déjà d’une actualité brûlante : la technologie et la manière dont elle nous échappe ; l’écologie et le nucléaire. Pour Lab.Oratorium, c’est un autre sujet sensible qui s’est imposé : la tragédie des migrants. Cependant, tout comme Kein Licht, Lab.Oratorium n’est pas orienté politiquement, même si le sujet est ici exposé sans doute beaucoup plus frontalement : le non-respect de la vie humaine. Celle-ci est mise au second plan de considérations de stratégie politique. Dit plus simplement : on accorde plus de respect à la politique qu’à la vie humaine !

Des témoignages de migrants seront lus au cours du spectacle ; n’est-ce pas déjà une prise de position ?

Ph. M. : Bien sûr, mais Nicolas Stemann et moi n’avons pas voulu interpréter ces textes-là : ils seront lus au cours des parties strictement théâtrales de la pièce, sans emphase ni pathos, à la manière d’articles ou de dépêches de journaux. Il faut éviter de se servir de cette misère pour produire une œuvre d’art, et s’en sortir ainsi à bon compte.

Pour Kein Licht, vous aviez trouvé avec Nicolas Stemann un modus operandi grâce auquel vous élaboriez, quasi en parallèle, les aspects musicaux et dramaturgiques, avec des discussions, des évolutions et une cristallisation très tardive. Qu’en est-il ici ?

Ph. M. : Le processus est beaucoup plus fermé pour une raison très simple : nous ne disposons pas d’un temps de répétition aussi long que pour Kein Licht. La partition est complètement écrite, exception faite d’une section (la cinquième), qui ouvre un espace exclusivement théâtral au sein de la forme symphonique. À certains endroits, j’ai composé des sections pouvant accueillir la liberté temporelle du théâtre en jouant sur des techniques d’écriture qui me permettent de ménager un temps élastique. Mais la forme a été fixée très tôt, en accord avec Nicolas Stemann qui a également apporté sa touche personnelle en cours de route en proposant notamment des extraits d’une pièce de Elfriede Jelinek sur le drame des migrants, Die Schutzbefohlenen – Jelinek qui nous avait déjà apporté l’essentiel de la matière de Kein Licht.

Avec le recul, deux ans après sa création, quelles leçons avez-vous tirées de Kein Licht et comment sont-elles réinvesties ici ?

Ph. M. : Cette pièce-ci témoigne de ma volonté de continuer à laisser le théâtre pénétrer la musique, dès lors que l’on a un substrat dramatique. Je réinvestis notamment tout le travail sur la voix que j’ai développé pour Kein Licht : je garde la même volonté de tisser une continuité entre la voix chantée et la voix parlée, entre le narratif et l’émotionnel, et l’on entendra dans Lab.Oratorium du théâtre pur, du monodrame, du chant, du sprechgesang…

L’électronique en temps réel sert-elle à nouveau ce travail ?

Ph. M. : Tout à fait, je veux d’ailleurs aller plus loin dans la « mélodisation » de la voix parlée, sur laquelle j’avais beaucoup travaillé, mais que j’avais finalement peu exploitée dans Kein Licht. L’idée est de travailler avec les acteurs sur le débit et la temporalité de leur diction. L’électronique me permet aussi de créer des sources virtuelles, des sons de cordes et de cuivres essentiellement, répartis dans l’espace pour pallier l’absence de musiciens autour du public.

 

_dsf4915-manoury-premiere-highres.jpgHolger Talinski
Création de Lab.Oratorium de Philippe Manoury à la Philharmonie de Cologne (19 mai 2019).

 

Qui dit oratorio, dit dramaturgie : y a-t-il une narration ici ? Un livret ?

Ph. M. : Le fil conducteur de l’œuvre suit les écrits d’Ingeborg Bachmann (1926-1973), grande poétesse autrichienne de l’errance. Concernant la dramaturgie, il faut imaginer que la scène de la Philharmonie est la proue d’un navire sur lequel tout le monde – musiciens, chanteurs, choristes, acteurs et public – est embarqué. De là, l’œuvre se compose de dix sections qui sont autant de scènes. La première évoque un film de Fellini, avec l’installation, un peu en désordre, de l’orchestre, des acteurs et des chanteurs. La deuxième section est uniquement orchestrale, comme un premier mouvement de symphonie : c’est le départ. Ce qui nous mène à la troisième scène, assez acide : tous les passagers du bateau se retrouvent sur le pont pour un cocktail, et, d’un air suffisant et condescendant, commencent à critiquer l’organisation de la croisière. L’image à laquelle je pense est celle de la Nef des Fous de Jérôme Bosch – ou de la fin du film de Miloš Forman, Vol au-dessus d’un nid de coucou, car il y a de la folie à s’entasser sur de tels radeaux. Un premier chœur représente des passagers clandestins, des migrants, qui se mêlent aux autres passagers. La quatrième partie s’organise autour Grodek, un texte que j’ai déjà utilisé : c’est le dernier poème de Georg Trakl écrit dans les premiers jours de la Grande Guerre – rappelant que c’est bien la guerre qui est à l’origine de cette tragédie. La cinquième section est donc purement théâtrale, et nous mène vers une sixième section qui voit l’entièreté du grand chœur amateur envahir la scène – une nouvelle vague de migrants, dont le chant nous rappelle qu’ils sont aussi des êtres humains et porteurs de culture. Enfin, le voyage se termine : le bateau accoste dans un port européen et, dans la scène suivante, les migrants fuient vers différents pays d’accueil. Suit un nocturne qui traduit à la fois l’épuisement physique et moral des réfugiés, et leurs rêves de liberté, sans lesquels ils ne pourraient envisager l’avenir. Après un grand tutti, les chœurs quittent la salle en lançant des invectives, trouvées chez Elfriede Jelinek, qui interrogent les peurs de nos sociétés à leur endroit. La pièce se termine sur deux poèmes chantés. Le premier est de Friedrich Nietzsche lorsqu’il fut contraint de renoncer à sa citoyenneté. Le philosophe y dit en substance : « Malheur à qui n’a plus de patrie ! » – alors même qu’il changera d’avis plus tard sur ce point. Le second est de Hannah Arendt : composé après la Seconde Guerre mondiale, il dit l’exact contraire : « Heureux celui qui n’a pas de patrie ! ». Cette phrase, pour moi, résume l’œuvre entière.

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas

Philippe Manoury
Lundi 3 juin 2019 - 19:00
Salle de conférence - Philharmonie
François-Xavier Roth
Concert

Lab.Oratorium

Gürzenich-Orchester Köln - SWR Vokalensemble - Chœur Stella Maris - François-Xavier Roth - Manoury
Lundi 3 juin 2019 - 20:30
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie