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Perspectives / La rue musicale

L’art de la manipulation sonore

Contrôle raconte la fascinante histoire de la “manipulation sonore” au XXe siècle, de l’acoustique théâtrale à la musique dans l’industrie en passant par l’élaboration de leurres sonores employés pendant la Deuxième Guerre mondiale. Extrait.

Publié le 22 Février 2017
par Juliette Volcler

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Juliette Volcler : Contrôle

 

 

En janvier 1944, les Troupes spéciales du 23e  quartier général se voyaient officiellement instituées, notamment à l’initiative du major Ralph Ingersoll, membre de la Branche des armes spéciales du quartier général étatsunien de Londres, qui avait manifesté le besoin, sur le théâtre militaire européen, d’une unité de leurre tactique capable de représenter une division blindée et deux divisions d’infanterie. Les Troupes spéciales furent communément appelées, de façon moins technocratique, la « Ghost Army » (l’Armée fantôme). 75 officiers et plus de 900 soldats s’entraînèrent donc aux techniques de camouflage et de feinte à Camp Forrest, dans le Tennessee, et partirent pour le front le 2 mai 1944. Ils furent bientôt rejoints par d’autres guerriers fantômes, qu’ils n’avaient pas encore rencontrés : les 145 hommes de l’une des trois compagnies sonores de la Station expérimentale, la 3132e (la 3133e agirait brièvement en mars 1945 en Italie). L’Armée de terre tenait son unité spécialisée dans les leurres : un peu plus de 1 000 hommes pour en représenter 30 000. Leurs armes : des chars et des canons gonflables, des décors peints, des costumes d’officiers, les insignes de toutes les unités à imiter, des mannequins, de fausses transmissions radio et, bien sûr, des véhicules sonores. Ces derniers — signe de la valeur qu’accordait l’Armée aux tactiques et au matériel acoustiques — portaient une charge explosive qui permettait de les détruire avant qu’ils ne fussent saisis par l’ennemi. Des artistes, techniciens et comédiens issus de compagnies de théâtre, d’écoles de graphisme de New York ou des studios d’Hollywood reçurent ainsi pour mission militaire de modifier le cours de l’histoire en y disséminant trompe-l’œil et trompe-l’oreille.

L’un des officiers de l’Armée fantôme, le capitaine Frederic Fox, indiquerait dans son histoire non officielle de l’unité : « C’était comme un spectacle itinérant qui se déplaçait vers les différentes lignes de front en mettant en scène de vraies unités combattantes. » Il préciserait : « La transformation d’homme d’action en homme de ruse fut très difficile. Au départ, peu de soldats réalisèrent que faire semblant de combattre demande autant d’énergie que combattre réellement. » La pratique des leurres exigeait notamment « le bon dosage de spectacle et de procédure militaire ». Les hommes de l’Armée fantôme envoyaient d’abord un détachement observer l’unité à imiter, « sa manière d’organiser un campement et de se déplacer, les particularités de ses officiers supérieurs, et même les accents régionaux et le style propre à chaque opérateur radio quand il codait un message en morse ». Puis ils l’incarnaient sur le terrain, feignant sa présence alors qu’elle se trouvait ailleurs : les soldats fictionnels se déplaçaient en jeep en arborant les insignes des combattants réels, se soûlaient dans les bars pour laisser savamment échapper quelques informations précises, coordonnaient leurs déplacements imaginaires par des échanges radio, mettaient un grand soin à mal camoufler le bout d’un ou deux chars gonflables et mimaient diverses opérations de maintenance. Ils appelaient cela « l’atmosphère » ou « les effets spéciaux » : le décor du leurre était planté.

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Un dispositif autrement plus complet que les tanks en bois déployés par les Allemands ou les blindés gonflables utilisés par l’armée britannique en Europe — mais pas nécessairement plus utile, selon l’historien Thaddeus Holt : « [Le commandement étatsunien] avait amplement surestimé l’efficacité du renseignement allemand et par conséquent ce que ces “effets spéciaux” pouvaient accomplir. La Branche des armes spéciales conclut philosophiquement qu’au moins “ils améliorèrent le moral et l’efficacité des troupes de leurre en leur donnant l’impression d’être constamment au contact de l’ennemi”. » L’illusion de l’efficacité militaire, comme auparavant celles de la satisfaction face à une pièce de théâtre ou d’un progrès des conditions de travail, venait renforcer l’efficacité réelle — laquelle, in fine, servait peut-être à quelque chose, peut-être à rien. Le résultat en devenait presque secondaire : les soldats fantômes étaient occupés à une expérimentation grandeur nature, à une fantastique tentative de contrer le combat par sa propre représentation. Un premier essai de réalité virtuelle, en quelque sorte, dont le pari, estimait-on, valait la peine d’être tenté.

En raison du sévère contingentement des informations durant la guerre, les camoufleurs eux-mêmes durent attendre la fin du conflit pour obtenir une vue d’ensemble du grand puzzle que constituèrent les diverses missions menées par chacune de leurs sections. L’Armée fantôme fut engagée dans le conflit pendant la bataille de Normandie, qui aboutit au débarquement de juin 1944. Elle ne prit cependant pas part à la plus célèbre opération de contre-information de la Deuxième Guerre mondiale, Fortitude, au cours de laquelle d’autres unités étatsuniennes agissant depuis l’Angleterre contribuèrent à faire croire aux Allemands, au moyen de faux échanges radio et de chars gonflables, que le vrai débarquement ne représentait qu’une diversion, la véritable offensive alliée devant supposément se tenir en Norvège ou dans le Pas-de-Calais. La première intervention de la compagnie sonore eut lieu au cours de l’opération Brest, fin août 1944, sous le commandement du lieutenant-colonel Clifford Simenson. Il s’agissait de reprendre la ville bretonne aux Allemands et, pour y parvenir, de les désorganiser, voire de les décourager, en simulant l’arrivée de renforts considérables. La première diffusion dut être annulée en catastrophe : faute de coordination entre les officiers supérieurs des différentes unités, les soldats acoustiques s’apprêtaient à feindre la présence de leurs collègues combattants très près de l’endroit où ils se tenaient réellement à couvert. Après quelques ajustements, ils purent donner à entendre le son d’un bataillon de 72 tanks en train de se rassembler en vue d’une attaque. Si la fausse artillerie réussit de fait à attirer sur elle la riposte allemande, laissant la vraie agir à sa guise, cela ne fut pas sans cafouillages lourds de conséquences : une unité combattante compta sur les renforts réels de tanks en plastique, et une compagnie de blindés légers fut décimée après avoir attaqué précisément depuis l’endroit où les véhicules sonores venaient d’appâter les Allemands. Il fut prudemment conclu par l’Armée que « nulle opération de leurre ne doit être planifiée séparément de l’opération réelle ».

L’opération Bettembourg se présenta mieux : en septembre 1944 sur le front de l’est, le général Patton et sa 3e Armée pourchassaient les Allemands vers leurs frontières. L’Armée fantôme fut chargée d’incarner la 6e Division blindée, en réalité bien loin du théâtre des opérations, afin de masquer aux ennemis une zone non protégée par où ils auraient pu contre-attaquer. Pendant dix jours et dix nuits, une brèche d’une centaine de kilomètres fut ainsi colmatée au moyen de véhicules en plastique et de diffusions sonores, jusqu’à l’arrivée de GIs dûment armés. En octobre et novembre 1944, l’Armée fantôme passa quelque temps sans mission spécifique dans la ville de Luxembourg. Le colonel Harry Reeder, qui portait sa charge de commandant en chef de l’unité comme une croix, n’ayant qu’une piètre estime pour la guerre d’opérette qu’elle menait, ne vit pas d’un bon œil ce relâchement des troupes et leur fraternisation avec les habitants et habitantes. Il mit un point d’honneur à leur rappeler le caractère hautement sérieux et strictement confidentiel de leur engagement à travers un discours mémorable... qu’il prononça dans un micro au beau milieu d’une place publique. Reprenant du service au cours de l’opération Koblenz, en décembre 1944, l’Armée fantôme dut interrompre promptement sa mise en scène face à une attaque surprise autrement plus dangereuse de plusieurs divisions allemandes : la bataille des Ardennes commençait, elle ferait des dizaines de milliers de morts et de blessés dans chaque camp.

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En mars 1945, lors de l’opération Viersen, sur le sol allemand, un peu plus de 1 000 camoufleurs se firent passer pour deux divisions de 30 000 soldats prêtes à attaquer au sud. L’histoire non officielle de l’Armée fantôme s’enflammerait plus tard : « La beauté de cette opération tient à trois faits. (1) La contribution du 23e ne représentait qu’une partie d’un spectacle géant qui impliquait pratiquement toute la 9e Armée ; (2) le 23e avait atteint son plus haut niveau d’efficacité et toute sa puissance de leurre fut employée ; (3) de toute évidence, l’opération fut un succès. » Les vraies divisions, alors qu’elles se positionnaient au nord, s’étaient mises en silence radio, laissant les opérateurs de l’Armée fantôme prendre le relais. Plus de 200 véhicules gonflables furent dressés pendant que la compagnie sonore donnait à entendre des camions la nuit, des ponts en train d’être construits le jour. La 9e Armée mena de vrais vols de reconnaissance sur la fausse zone d’attaque et le déploiement trompeur d’hôpitaux de campagne vint renforcer l’illusion. Le 24 mars, les Alliés franchirent le Rhin en ne rencontrant qu’une opposition désorganisée. Le décompte officiel de cette opération d’envergure fit état de trente et un GIs tués : « C’était à peine plus que les pertes qu’ils auraient connu à l’occasion d’un exercice important », résumerait un officiel du Centre des armes combinées de l’Armée. Cette issue conforterait les soldats fantômes dans ce qu’ils considéraient comme l’objectif principal de leurs illusions : épargner des vies alliées en attirant le feu ennemi sur des cibles de pacotille.

Après avoir pris part à vingt et une opérations, « la plupart à petite échelle et sans effet remarquable », les illusionnistes furent brièvement affectés à l’administration de cinq camps de personnes déplacées à Trier, en Allemagne, avant de regagner les États-Unis le 23 juin 1945 : « Au lieu de terminer la guerre comme une unité soudée, les Troupes spéciales commencèrent simplement à se déliter. Soudain, le spectacle était terminé. » Ils revinrent presqu’aussi nombreux qu’au départ, leur unité n’ayant subi que très peu de pertes, et purent débuter leurs carrières professionnelles qui dans la publicité, qui dans l’art, le graphisme, la mode, le journalisme ou l’audiovisuel.

 

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Juliette Volcler, Contrôle : comment s’inventa l’art de la manipulation sonore, Paris, La Découverte/La rue musicale, 2017, p. 97-102.