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Perspectives / Lectures

Le Beethoven des écrivains

Dans son livre fondateur sur Beethoven, Romain Rolland définit les contours d'une physionomie artistique et spirituelle idéale : celle d'un créateur vulcanien amené à triompher de l'adversité aux prix d'une lutte constante.

Publié le 13 Décembre 2016
par Timothée Picard

 

Un idéal de fraternité européenne

Rédigé entre 1928 et 1944 dans le prolongement de la brève étude de 1903, le Beethoven de Romain Rolland peut être considéré comme représentatif de son temps – également marqué par certaines pages importantes de Paul Claudel, André Suarès, Hermann Hesse, Guy de Pourtalès ou Alberto Savinio. Cette somme abondamment citée par la littérature postérieure prend la forme d’une autobiographie biaisée dessinant les contours d’un idéal : définition du « moi le plus grand » ; quête de l’harmonie entre les peuples – alors que cette musique ferait résonner de manière prémonitoire les souffrances de l’Europe de l’entre-deux-guerres.

Rolland définit tout d’abord les contours d’une physionomie artistique et spirituelle idéale : celle d’un créateur vulcanien amené à triompher de l’adversité au prix d’une lutte constante. Le portrait physique explique les traits de caractère, et la musique se voit dotée de la même physiologie que le compositeur. L’écrivain sollicite un réseau serré d’images mettant en œuvre une rêverie élémentaire à caractère vitaliste : le fleuve, auquel sont associées la grandeur, l’impétuosité et l’énergie ; l’arbre, qui exprime les idéaux de la puissance germinatrice et de l’organicité ; la cathédrale ou la chaîne montagneuse, qui délivrent en outre l’idée d’une monumentalité architecturée. Rolland formule alors une théorie du génie, individualité singulière qui parvient à mettre en forme les contradictions du « moi océanique » (Freud), plus exceptionnelle qu’exemplaire parce que dotée d’une composante démonique, et qui exprime le chant profond d’un peuple, atteignant par là même une forme d’universalité.

Pour Rolland, héritier du romantisme allemand et adepte des philosophies orientales, la musique est une forme d’exercice spirituel engageant tout le corps ; elle est pensée comme la manifestation la plus essentielle et la plus aboutie de l’humanité se révélant progressivement à travers l’histoire. Celle de Beethoven possède un caractère évangélique, hors de toute religion établie : elle magnifie l’homme, célèbre la communauté à venir. Selon Rolland, la mission ultime du génie musical est en effet d’être « le grand passeur, d’une rive à l’autre, de l’humanité ». En ce sens, Beethoven met en œuvre un idéal pour l’Europe : parvenir à une entente concertante entre les nations. Il est le médiateur par excellence, le « Gott-Träger », le parfait « christophore ». L’essai de Rolland est dédié à Claudel. Jeunes gens, l’un et l’autre se sont enthousiasmés pour les symphonies ; un demi-siècle plus tard, ils se retrouvent encore autour des dernières sonates. Pour Claudel, la musique de Beethoven somme l’individu de se confronter à un questionnement intime. Le fameux jeu de question-réponse qui clôt le Seizième Quatuor devient pour lui le parangon d’une musique qui sait tout à la fois « parler » et « écouter », attitude spirituelle par excellence.

 

Extrait du catalogue de l'exposition Ludwig van. Le mythe Beethoven, Paris, Gallimard / Cité de la musique-Philharmonie de Paris, 2016, p. 151.

 

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Exposition

Ludwig Van

Le mythe Beethoven
Du vendredi 14 octobre 2016 au dimanche 29 janvier 2017
Espace d'exposition - Philharmonie

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Ludwig van

DU 14 OCTOBRE 2016 AU 29 JANVIER 2017

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