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Perspectives / Perspectives

Le Dusapin des temps postmodernes

Publié le 31 Janvier 2018

Figure majeure de la scène musicale contemporaine, Pascal Dusapin en est aussi l’une des plus singulières. Un cycle de 4 concerts, de la voix à l’orchestre en passant par le cirque, permet d'en apprécier l'esthétique.

par Jacques Amblard

Création mondiale de O Mensch! au Théâtre des Bouffes du Nord (2011).

 

À 62 ans, Pascal Dusapin est probablement, aujourd’hui, le compositeur français vivant le plus visible à l’échelle internationale. Depuis que son opéra Faustus (2006) a été salué en Allemagne et outre-Atlantique, les commandes des orchestres les plus prestigieux du monde – Berliner Philharmoniker en tête – se sont succédé. On peut schématiser, en quatre traits, l’évolution de son œuvre : une première période (celle des années 1980) encore furieusement xénakienne ; une deuxième (années 1990) simplifiant ce néo-primitivisme original au gré de petits modes proches de ceux de la parole ; une troisième encore incantatoire mais plus cantabile et favorable aux cordes (années 2000) ; une quatrième précisant le « romantisme » relatif de la troisième dans l’approfondissement de la redécouverte du piano (années 2010).

O Mensch! (2008-9), pour baryton et piano « mis en scène », illustre bien la nouvelle manière – plus « postmoderne ? » – de Dusapin, lyrique, « néoromantique », du point de vue du timbre s’entend. Le genre, déjà, rappelle les cycles de lieder de Schumann (prolongeant Schubert). Varèse, l’un des premiers modèles de Dusapin, criait à ses élèves : « oublions le piano ! ». Or, Dusapin restaure l’instrument romantique, au-delà même de ses déjà célèbres Études plus dynamiques : dans sa lenteur songeuse, son écho, sa profondeur ontologiquement nocturne, ce que raconte d’ailleurs le premier poème de Nietzsche ici mis en musique parmi 26 autres : « Ô homme prends garde ! Que dit minuit profond ? » Plusieurs autres poèmes chantent la nuit, comme Nachtlied ou Die nächtliche Geheimnis. Ailleurs, comme dans Aus der Tonne Diogenes, c’est le Dusapin tragi-comique, brutaliste, celui des débuts, qui réapparaît avec Diogène. Le philosophe nu rejoint ici les vagabonds chers au musicien, qu’ils soient ivrognes shakespeariens (Sly, Bottom…) ou clochards beckettiens (Watt, Godo…). Or, « sur cette affaire, la mise en scène était trop sérieuse pour que je la laisse à un metteur en scène », raille Dusapin. C’est qu’il affirme, chaque année un peu plus, son art pluridisciplinaire de dessinateur, calligraphe, écrivain, installateur, plasticien.

Cette « nouvelle manière », lente résonance rêveuse, s’installe aussi dans Wolken, pour soprane et… piano, d’ailleurs sur des poèmes d’un autre précurseur, avec Rousseau, du romantisme : Goethe. Cette langueur hante aussi By the way (2012-14), pour clarinette et… piano, qui s’achève par une contemplation en miroir des deux instruments sur un sol # commun, suppliante, sublime. Or, le début réinstalle cette polyphonie barbare, chère aux années 1990. On singe ses petits modes entre soi, théâtre, prosodies d’un dialogue ou d’un cancan à plusieurs volatiles.

C’est encore ainsi dans les Microgrammes (2010, pour trio à corde), surtout 4 et 7. Mais les autres numéros rêvent, selon cette nouvelle lenteur contemplative. Ils tentent même un minimalisme sage.

Cette mûre simplicité étrenne encore Beckett’s Bones (2015), pour soprane, clarinette et… piano : on se réinvente décidément pianiste. La mélancolie de Dusapin, de toujours, a enfin osé sur ces touches blanches, et surtout noires, une réinvention plus horizontale de l’instrument. Ce dernier devient donc monodique (c’est l’habituelle prosodie du musicien). Il ose parfois une discrète harmonie (nouveauté pour Dusapin). Il est toujours heureux dans l’écho abyssal qui, selon Jean-Luc Nancy, révèle notre essence. C’est la caverne de Platon.

Momo (2002, pour récitant jouant du cymbalum et quatre instruments), rareté modale, est une œuvre pour enfant « de 5 à 8 ans ». Elle en cherche déjà, dès 2002, pour ces bambins, cette future lenteur essentielle. Le premier contrepoint brut de Dusapin s’épurait déjà avantageusement dans Red Rock (1987), déjà au service de l’enfance, mais de l’humanité : une évocation amérindienne. La guitare, insolite chez le Français, devient l’instrument simple d’esprit (populaire ?), la harpe innocente qu’Adorno craignait infantile.

 

Morning in Long Island. Concert enregistré Salle Pleyel le 24 juin 2011.

 

Morning in Long Island (2010), au titre américain, mais commande franco-italo-anglo-coréenne, illustre le « grand Dusapin » mondialisé, servi, à la création, par un fleuret aussi pointu, pour percer la planète, que celui de Myung-Whun Chung, comme Messiaen, en son temps, fut servi par les samouraïs Ozawa et Nagano. Autrefois, Dusapin, encore « seul », écrivait des « soli pour orchestre ». Il tente désormais des « concerts ». Car c’est aussi, ici, un concerto, genre discursif certes familier à notre Français polyphoniste discursif mais désormais dans un format plus spectaculaire, triple : pour trompette, trombone et cor. Watt (concerto pour trombone, 1994), salué en son temps jusque par le lointain Dutilleux, magnifiait déjà toute psalmodie instrumentale, grâce à la coulisse, aux Flatterzungen, voire au chanté dans l’instrument qui faisaient mugir ce dernier au centre commun des marasmes animal et humain. Reviennent donc ici trois pachydermes de cuivre. Mais l’œuvre tente aussi de nouvelles hachures synchrones, inédites chez le musicien, moins chez Stravinski, quoiqu’ici en contrepoint avec les plus lisses violons (+ flûte) opiniâtres, anges inconsolables, comme souvent dans le Dusapin des années 2000 et typiquement tout au long de Faustus (2006), quand ils déploraient continument l’égoïsme tragique du héros. Ici, nouveauté, nos cordes s’associent parfois à la harpe et en osent plus de « néoromantisme » (de timbre) encore !

Mais elles émergent, s’épurent au XXIe siècle par leurs amples monodies (Dusapin oblige), aiguës, d’autant plus incisives : sanglots perpétuels. Le Dusapin du précédent millénaire conversait, mugissait, raillait. Celui du nouveau siècle chante, alentit, rêve même souvent au piano !

 

Pascal Dusapin
Rencontre

Rencontre avec Pascal Dusapin

Avant-concert
Salle de conférence - Philharmonie
Samedi 17 février 2018 - 16:30
Nina Stemme
Concert symphonique

Morning in Long Island - Dusapin

Le Château de Barbe-bleue - Bartók - Orchestre Philharmonique de Strasbourg - Marko Letonja - Nina Stemme - Falk Struckmann
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Dimanche 18 février 2018 - 16:30
Georg Nigl
Récital

O Mensch! - Dusapin

Georg Nigl - Sébastien Vichard
Le Studio - Philharmonie
Du samedi 17 février 2018 au dimanche 18 février 2018
Concert en famille
Concert en famille

Momo

Pascal Dusapin
Salle des concerts - Cité de la musique
Dimanche 18 février 2018 - 11:00
Raquel Camarinha
Musique de chambre

Melancholia - Dusapin

Musiciens de l'Orchestre de Paris - Solistes de l'Ensemble intercontemporain
Amphithéâtre - Cité de la musique
Dimanche 18 février 2018 - 15:00