Notes de passage

A+AA-Print

Autres regards / Pop culture

Le rock’n’roll selon Fluxus

Dans la mythologie qui enveloppe les origines du Velvet Underground, le nom Fluxus revient souvent, que ce soit pour désigner un propos avant-gardiste, pour détourner l’art établi ou pour faire de la transe rythmique un objet de démesure.

Publié le 30 Juin 2016
par Pascal Bussy

fluxus festival 1962

Fluxus-Festival 1962

 

Fluxus : ce mot latin qui signifie « le flux » lorsque c’est un nom, mais aussi « éphémère » quand c’est un adjectif, est choisi à l’aube des années 1960 par George Maciunas, artiste américain d’origine lituanienne, pour baptiser un courant artistique subversif qui rassemble de nombreux créateurs autour d’idées révolutionnaires. Il s’agit pour certains de tuer l’art, pour d’autres de faire de l’ « anti-art » ou du « non art », et pour tous de détourner l’art établi. Leurs maîtres, car ils en ont, sont l’Italien Filippo Tommaso Marinetti le concepteur du futurisme et le Français Marcel Duchamp, inventeur du « ready-made », mais ils se réclament aussi du surréalisme et du dadaïsme.

Parmi les activistes gravitant autour de Maciunas, on trouve notamment John Cage, Yoko Ono, Dick Higgins, ainsi qu’un certain La Monte Young qui se distingue dans la galaxie Fluxus par une approche radicale de la musique, à la fois conceptuelle et minimaliste. Il étire les notes, cultive les quarts de ton et les micro-intervalles et utilise le bourdon, un principe hérité de la musique indienne et de certains instruments traditionnels où les sons vibrent sur une même note ou forment des accords continus. Dans son groupe séminal du milieu des années soixante The Dream Syndicate – mais qui s’appelle aussi parfois The Theatre of Eternal Music -, La Monte Young s’entoure de plusieurs musiciens aventureux parmi lesquels le percussionniste Angus MacLise et l’altiste John Cale, c’est-à-dire deux membres fondateurs du Velvet…

 

The Well Tuned Piano -1987 Performance - La Monte Young

La Monte Young : The Well Tuned Piano (1987)

 

Angus MacLise ne restera que quelques mois avant l’arrivée de Maureen Tucker, mais sa présence sera décisive dans l’addiction du groupe à cette rythmique brute et squelettique que perpétuera si bien « Moe » la New-Yorkaise. Quant à John Cale, son alto sera à l’épicentre des débordements sonores du groupe, ceux que l’on retrouve sur les morceaux les plus extrêmes du groupe, de « Black Angel’s Death Song » à « Sister Ray », cette orgie sonore de 17 minutes et 29 secondes, du jamais vu dans le rock de l’époque.

L’influence de Fluxus chez le Velvet se distingue par deux aspects complémentaires. D’abord, l’importance de cette esthétique de la « drone music » qui vient en ligne directe des recherches de La Monte Young, et que John Cale poursuivra d’ailleurs plus tard dans sa carrière solo, comme en témoigne par exemple cet album méconnu, Church of Anthrax, qu’il enregistre en 1970 avec Terry Riley, l’un des papes du minimalisme qui fut lui aussi membre du Dream Syndicate et compagnon de La Monte Young. Et puis, cette volonté de jusqu’au-boutisme et de provocation qui rejoint la philosophie de Fluxus, ce désir de mettre à bas l’art établi pour en construire un autre. Chez le Velvet qui, à sa manière, a entrepris de tuer le rock, cela passe par les dissonances, la violence oppressante qui habite tous leurs morceaux en forme de mélopées, des plus abordables (« I’m Waiting For The Man ») aux plus excessifs (« European Son »), tout ce nouveau rock qui se veut miroir de la réalité urbaine et qui n’hésite pas à incorporer le bruit et les larsens dans sa musique. Dans ce domaine bruitiste, il faut noter que c’est Lou Reed qui ira le plus loin avec son album Metal Machine Music de 1975, entièrement basé sur des motifs de guitare joués en feedback et traités à des vitesses différentes, le tout donnant à l’auditeur l’impression d’être au milieu d’une usine infernale en pleine activité…

Le Velvet Underground donne une version rock des préceptes artistiques révolutionnaires de Fluxus. En utilisant la répétition de manière outrancière, en faisant de sa transe rythmique un objet de démesure qui s’adresse à la fois au corps et à l’esprit, le groupe est lui-même une œuvre d’« anti-art » et un concept d’avant-garde. Un terrible enfant naturel de Fluxus, en somme, à qui George Maciunas et ses amis n’avaient jamais osé penser, même dans leurs rêves les plus insensés.

Pop culture

Quelques clés pour aborder le Velvet Underground

The Velvet Underground

Musique, culture, philosophie, contexte socio-politique… : les portes d’entrée pour pénétrer l’univers du Velvet Underground sont multiples. En voici quelques-unes....

Pop culture

Le Velvet, Cartier d’été

Velvet Fondation Cartier

Le 15 juin 1990, dans le cadre d’une exposition consacrée à Andy Warhol, la Fondation Cartier accueille les membres historiques du Velvet Underground. Un événement...