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Au jour le jour / Impressions

Le temps perdu : une symbiose musicale

Florian Boesch et l’ensemble autrichien Franui proposent une saisissante lecture du lied romantique. Dans la mise en scène minimaliste du vidéaste suédois Jonas Dahlberg, le temps des mélodies de Schubert ou de Mahler semble suspendu.

Publié le 9 Janvier 2019

"Alles wieder gut" – Franui & Florian Boesch

 

Qu’arrive-t-il lorsqu’un ensemble de dix musiciens venus des montagnes autrichiennes, remarqué pour son interprétation novatrice des lieder de Schubert, Schumann, Brahms et Mahler, s’associe sur scène à l’un des meilleurs chanteurs de ce répertoire et à l’un des vidéastes les plus prometteurs du moment ? Le résultat est un récital de lieder d’un genre totalement neuf.

Au premier plan, Florian Boesch, star vocale de renom international et aux racines viennoises, entouré des membres du Musicbanda Franui. Originaires d’un village d’environ mille âmes dans une région reculée de l’est du Tyrol, ceux-ci abordent le lied du XIXe siècle avec le hackbrett (ou dulcimer à cordes frappées), la harpe, la cithare, la contrebasse, le violon et divers instruments à vent. La première réunion du soliste et de l’ensemble, à l’occasion d’un nouveau festival au Konzerthaus de Vienne en mai 2015, a laissé le public sous le charme de cette symbiose musicale unique.

Comment ne pas poursuivre la collaboration ?

Depuis, Jonas Dahlberg a créé un nouvel espace : une chambre en noir et blanc qui réunit musiciens et chanteur. Un plan fixe ? Peu à peu le public comprend que quelque chose ne tourne pas rond. Ce ne sont tout d’abord que de légers changements, assombrissements, quelques évolutions subtiles. Le dossier d’une chaise face public se dissout graduellement. « Parfois je peux chanter/ comme si j’étais heureux / mais des larmes secrètes coulent / et libèrent mon cœur », dit Robert Schumann avec les mots de Joseph von Eichendorff dans son Lied Wehmut (mélancolie). Qui s’est assis sur cette chaise avant qu’elle ne soit vide ? La lampe de chevet, l’étagère à livres, l’édredon, la tête de lit – tout disparaît. Qui est mort en dernier dans ce lit ? L’espace, vu et revu mille fois, poursuit sa dissolution, sa disparition, jusqu’à la toute fin, au bout d’une heure et demie de concert, quand il ne reste plus que les murs nus. Durant tout ce temps, le public suit le chant de quelqu’un qui parle de vie, d’amour et de souffrance – passant de la jubilation à un profond désespoir l’instant d’après. Nous affronter tous notre finitude.

Et dans le dernier des Lieder eines fahrenden Gesellen de Gustav Mahler il est dit : « Là j’ai oublié le mal que fait la vie / tout était bon, tout était bon à nouveau. »

En fin de soirée nous rencontrons le joueur de vielle, cette figure énigmatique tirée du Voyage d’hiver de Schubert qui se tient « là-bas derrière le village » et tourne obstinément sa manivelle. « Vieillard étrange », demande une voix, « veux-tu m’accompagner ? »

Le dernier mot, le dernier chant, est laissé à la Didon de Purcell : « Lorsque je serai portée en terre / souvenez-vous de moi / souvenez-vous de moi… »

Florian Boesch
Concert avec images

Le Temps perdu

Musicbanda Franui - Florian Boesch - Jonas Dahlberg - Brahms, Mahler, Schubert, Schumann
Salle des concerts - Cité de la musique
Vendredi 25 janvier 2019 - 20:30