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Autres regards / Pop culture

Le Velvet, Cartier d’été

Le 15 juin 1990, dans le cadre d’une exposition consacrée à Andy Warhol, la Fondation Cartier accueille les membres historiques du Velvet Underground. Un événement surréaliste qui restera dans l’Histoire.

Publié le 20 Juin 2016
par Francis Dordor

VELVET UNDERGROUND Fondation Cartier 1990

 

La mort est une faucheuse et une entremetteuse. Elle sépare rarement sans rassembler. Quand Andy Warhol décède le 22 février 1987 dans un hôpital new-yorkais, personne n’imagine que sa disparition puisse constituer le point de départ d’une reformation du Velvet Underground. Cette éventualité paraît d’autant plus improbable que les relations entre certains membres se sont figées dans la rancœur depuis leur séparation. Entre Lou Reed et John Cale couve toujours un conflit d’égo qui, en 1968, peu après la sortie du second album White Light / White Heat, a conduit au renvoi du Gallois. De son côté, le guitariste Sterling Morrison n’a jamais vraiment pardonné à Lou de l’avoir obligé à choisir entre accepter sa décision de virer Cale ou voir le groupe disparaître. Après la fin du Velvet, Morrison s’est retiré dans le fin fond du Texas, partageant son temps entre des cours à l’université d’Austin, où il enseigne la littérature médiévale, et un job sur un remorqueur pour boucler ses fins de mois (il finira par obtenir le grade de capitaine). Comme le soulignera Cale dans son autobiographie,* « sa retraite forcée au Texas l’avait laissé aigri vis-à-vis du grand amour de sa vie, le rock’n’roll. » Quant à Maureen Tucker, la seule qui soit restée à l’écart des querelles intestines, elle a lâché la batterie pour se consacrer à une vie de famille bien rangée, élevant ses 5 enfants à Phoenix, dans l’Arizona. Divorcée, on la retrouvera un peu plus tard dans une petite ville de Géorgie où elle travaille comme vendeuse dans un Walmart.

On en est là quand Warhol casse sa pipe, événement qui ouvre la vanne des souvenirs. Warhol, c’est l’enfance du Velvet, le tuteur, le Pygmalion, presque le père, celui qui abrite les répétitions à la Factory, fait venir la belle et hiératique Nico, conceptualise les prestations avec l’intégration du groupe dans l’Exploding Plastic Inevitable où ont été expérimentés les premiers light shows. Plus prosaïquement, c’est celui qui finance l’enregistrement du premier album dont il réalise la pochette avec la fameuse banane. Autour de quelques flashes-back sur cette époque, Reed et Cale entament l’écriture des chansons de Songs For Drella. Contraction de Dracula et de Cendrillon, Drella est le surnom donné à Warhol par Ondine, l’une des créatures de la Factory, L’album est une réussite, un hommage à la fois drôle et émouvant, et qui musicalement restaure une entente que l’on croyait à jamais défunte entre les deux enfants terribles. Aussi, quand la Fondation Cartier choisit de consacrer une rétrospective au maître du Pop Art, elle pense tout naturellement à y inviter Lou Reed et John Cale pour interpréter quelques morceaux de Drella le jour du vernissage de l’expo. Puis, les organisateurs se mettent à rêver : au fond, pourquoi ne pas réunir les quatre membres originaux du Velvet qui ne se sont pas produits ensemble depuis 1968 ? À leur tour, Sterling Morrison et Maureen Tucker reçoivent une invitation.

L’événement doit avoir lieu le 15 Juin 1990 dans le parc de Jouy-en-Josas, au beau milieu duquel une petite scène abritée par une bâche a été montée. Il fait gris. La rumeur d’une reformation du Velvet a attiré un public qui ressemble très peu aux happy few coutumiers des cocktails de vernissage. Il y a beaucoup de jeunes gens aux joues creuses sur lesquels le passage du punk a laissé sa marque. Beaucoup de blousons en cuir, de jeans serrés, de lunettes noires. D’enfants du Velvet, en somme. Selon John Cale, cette réunion historique ne pouvait se faire qu’à la condition que Lou Reed ait le sentiment d’être traité comme « une entité supérieure et séparée des autres ». Il sera opportunément désigné pour recevoir la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres. Toujours selon Cale, le ressentiment de Morrison à l’égard de Reed se diluera dans la relative bonne humeur d’un déjeuner composé de mets raffinés et de vins capiteux. C’est au sortir de ce repas que les quatre musiciens se mettent d’accord pour interpréter une chanson ensemble.

Après que Cale et Reed ont donné un aperçu de Drella, Sterling Morrison, en veston et chemise blanche et Maureen Tucker, vêtue d’un chemisier gris sur lequel court un collier de perles, les rejoignent sur scène. Un frisson parcourt le public. Ce rythme allant crescendo, ces accords, cette voix, ces mots... Ils osent Heroin, hymne noir, chanson totem, tabou. L’un des plus beaux scandales de l’histoire du rock. Ce cadre champêtre, si décalé, si peu conforme à l’environnement thématique du Velvet, avait abrité l’un de ces moments qui vous fauchent comme une lame. John Cale déclara qu’après les premières mesures d’Heroin, le groupe s’était senti soudé comme aux premiers jours. « Nous étions à nouveau le gang d’Andy ». Et qu’en descendant de scène, il était au bord des larmes. Je le fus moi même pendant cet instant miraculeux où remonta d’un seul coup le goût aigre-doux de l’adolescence, celui des heures nourries de l’écoute, presque religieuse, de cette musique qui parle d’absolu, de mort, de danger, de plaisir. Une musique qui suffisait alors, qui suffit encore à expliquer votre présence sur terre, vous plonge dans les ténèbres pour mieux vous ramener à la lumière, comme une absolution, comme un baptême. Chacun d’entre nous a parfois désespérément souhaité, ne fût-ce qu’un instant, qu’un disparu revienne de l’au-delà. En composant Drella, Cale et Reed auront tenté à leur manière de faire revenir Warhol. Pourtant les morts ne reviennent jamais. Le réalisateur Krzysztof Kieslowski dit que nous ne le méritons pas, vu notre habitude à gâcher le monde derrière eux. Mais cet après-midi-là, oui, Andy était bien là et rien ne fut gâché.

 

* What’s Welsh for Zen? Une Autobiographie de John Cale. Éditions Au Diable Vauvert, 2011.

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