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Perspectives / Lectures

Les confessions de Philip Glass

À quatre-vingts ans, Philip Glass est considéré comme l’un des compositeurs contemporains les plus influents. Dans ce récit de vie à la première personne, les lieux marquent les souvenirs et font émerger des sonorités. Extrait.

Publié le 18 Janvier 2017

 

Philip Glass : Paroles sans musiqueDR
Philip Glass : Paroles sans musique

 

C’est à Paris que j’ai terminé ma formation musicale et commencé ma vie professionnelle. J’y ai rencontré des amis qui ont été très importants pour moi. JoAnne m’a rejoint quelques mois après mon arrivée. En dehors des huit à neuf heures d’étude qu’exigeait mon travail avec Nadia Boulanger, je passais tout mon temps avec JoAnne. Nous tentions d’assimiler la culture parisienne et la langue française, tout en travaillant sur des projets de théâtre, principalement autour de Brecht et Beckett. Ce fut donc une période d’essor et de liberté sans limites. Notre problème le plus pressant était le manque d’argent. On m’octroyait sept cents francs par mois, au titre de la bourse Fulbright. Il est vrai que l’essentiel des coûts de l’atelier avait été réglé lors du rachat du bail, hormis les charges qui s’élevaient à quatre-vingt-dix francs par mois. À chaque début de mois, quand je recevais ma bourse, nous achetions une vingtaine de tickets qui nous permettaient d’accéder aux restaurants universitaires. Il y en avait un peu partout dans Paris, et si le menu était presque toujours le même, on pouvait au moins changer d’endroit. Pour deux francs cinquante, le repas était invariablement composé de pâtes, de pain, d’un morceau de camembert, d’un quart de rouge et d’une orange. Sans être très alléchant, c’était un régime convenable. En général, nous n’utilisions les tickets qu’à la toute fin du mois, quand nous n’avions plus un sou.

Pendant tout son séjour à Paris, JoAnne a fait montre d’une grande énergie et d’une remarquable organisation. Mes leçons de musique et de français étaient prises en charge, et j’avais déjà des bases solides en français grâce à Michel. Sans parler la langue couramment, je me débrouillais assez bien. J’ai complété ces connaissances par des cours privés à l’Institut de phonétique. Dès son arrivée, JoAnne s’est inscrite à l’Alliance française, où, au bout de six mois, elle a acquis une bonne compréhension de la langue. Il y avait aussi un grand marché près de chez nous, rue de l’Ouest, et il ne lui a pas fallu longtemps pour être capable de négocier avec les marchands de fruits et de légumes, de vin et de fromage — tâche ardue pour tout étranger. Nous ne dînions presque jamais au restaurant, même si quelques-uns proposaient des prix abordables, autour de quatre ou cinq francs.

En plus du restaurant universitaire, la ville de Paris offrait aux étudiants toute une série de réductions, et le cinéma et le théâtre coûtaient très peu cher. C’était une excellente stratégie de la part de l’État français. En tant qu’étudiant étranger à Paris, vous pouviez manger, avoir un logement étudiant et suivre des cours de français pour une somme très modique. L’idée était d’attirer à Paris des jeunes du monde entier — d’Europe, d’Afrique, d’Asie, d’Australie et des Amériques — pour qu’ils apprennent la culture et la langue françaises, tout comme les points de vue nationaux en matière d’art et de politique. Ils rentraient ensuite chez eux avec des opinions très françaises sur tous les sujets. Aujourd’hui encore, on trouve en Afrique, en Asie et sur le continent américain nombre de ces anciens étudiants formés en France, principalement des hommes, qui occupent des positions d’influence et d’autorité dans leur pays. C’est aussi ce qui m’est arrivé. Ma musique a été fortement influencée par la pédagogie française et je suis certain qu’elle en a bénéficié.

Extrait de Philip Glass, Paroles sans musique, La Rue musicale, Cité de la musique-Philharmonie de Paris, 2017, pp. 108-109.