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Perspectives / Lectures

Les musiques extra-européennes à l’Exposition coloniale (1931)

Du 6 mai au 15 novembre 1931 se tient à Paris une retentissante Exposition coloniale. Mise à l’honneur, la musique y suscite un intérêt à la fois spontané et marqué par un fort différentialisme racial. Retour sur la perception ambiguë des musiques extra-européennes.

Publié le 11 Avril 2017
par Martin Guerpin

Est-il si loin, le temps où Berlioz se moquait ouvertement du chant chinois et le comparait à des bruits de « chien [qui] baillent », de « chats [qui] vomissent quand ils ont avalé une arête[1] » ? Soixante-dix ans plus tard, le monde musical français se montre certes plus curieux face aux musiques extra-européennes entendues lors de l’Exposition coloniale internationale de Paris. Nombre d’observateurs en font l’éloge, comme le critique du Ménestrel qui qualifie d’« extraordinaire » la musique de la garde du sultan du Maroc (25 décembre 1931), après avoir été séduit par l’exotisme du ballet khmère, « enchantement d’une telle richesse […] que nous demeurâmes éblouis bien après que le cortège de rêve se fut évanoui » (12 juin 1931). Contrairement à Berlioz, l’incompréhension ne donne pas systématiquement lieu à des jugements moqueurs et négatifs. Bien au contraire, elle confirme pour certains l’existence de systèmes musicaux différents de celui de la musique occidentale :

« Les océans entre les peuples ne sont pas seulement matériels […]. Des abîmes idéologiques sont creusés entre nos sensations et nos réactions européennes et celles orientales, cela malgré la pénétration profonde des colonisations et de leurs influences indéniables[2]. »

 

Exposition coloniale : inauguration par M. Doumergue :[photographie de presse] / Agence MeurisseAgence Meurisse

Comme les Expositions Universelles avant elle, l’Exposition coloniale de 1931 joue donc un rôle dans la reconnaissance d’un certain relativisme culturel, principe fondateur de l’ethnomusicologie alors naissante en France. Elle contribue également au développement de la discipline sur un plan matériel, puisque la présence de nombreux musiciens issus des colonies permet la réalisation d’une collection de 368 enregistrements de « musiques et parlers coloniaux », la plus représentative possible des différents genres présentés à l’Exposition. Cette collection constituera la base de trois phonothèques importantes pour les premiers ethnomusicologues : celle du Musée d’ethnographie du Trocadéro, celle du Musée Guimet et celle du Musée des Colonies.

Pour autant, la curiosité pour la « musique de l’autre » et la volonté bien réelle de la comprendre ne sont pas exemptes d’arrière-pensées colonialistes. Mise au service de l’esthétisation et de la spectacularisation des colonies françaises, la musique renforce le message impérialiste véhiculé par l’Exposition : elle contribue à exalter ce que l’on appelle alors la « plus grande France ». En outre, la reconnaissance de la valeur des musiques entendues à Vincennes reflète en elle-même les relations de pouvoir entre colonisateurs et colonisés. Tout d’abord parce qu’elle est, précisément, une reconnaissance, c’est-à-dire une validation accordée par une autorité qui se place à un niveau supérieur : celle des critiques et des musiciens européens, en l’occurrence. Ensuite parce que ce sentiment de supériorité se fonde sur des préjugés raciaux alors répandus jusque dans les milieux scientifiques. Un exemple : si la qualité des polyphonies canaques charme les auditeurs, elle les « stupéfient, dans le même temps, de la part d’un peuple aussi primitif », rapporte le chroniqueur du Ménestrel (4 décembre 1931).

L’Exposition coloniale marque donc un moment charnière dans l’évolution de la perception des musiques extra-européennes en France. Elle révèle aussi une tension profonde entre le développement d’un point de vue relativiste et la permanence d’une pensée différentialiste ethnocentrée, et redoublée par une hiérarchie des races et des cultures.

Extraits

·  Cambodge : Chinaroeur, chant solo de femme (Nouy), orchestre Mohori

·  Nouvelle-Calédonie : Sesepe pune meci wabi la, chant de femme, interprété par un chœur anaque mixte

 

[1] Hector Berlioz, « Mœurs musicales de la Chine », À travers chants, Paris, Michel Lévy Frères, 1862, p. 253.

[2] Christian Descormiers, « L’élément musical exotique à l’Exposition coloniale », Le Ménestrel, 13 novembre 1931.

 

Martin Guerpin développera ce propos dans le cadre du colloque «Coloniser / Décoloniser par la musique», le vendredi 21 avril 2017 de 9h à 19h30, en Salle de conférence (Philharmonie).

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Salle de conférence - Philharmonie
Vendredi 21 avril 2017 - 09:00
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