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Autres regards / Pop culture

Loaded : de l'enfer à la béatitude

Le terme « loaded » peut signifier tellement de choses que le sens qu’a souhaité lui donner Lou Reed lorsqu’il intitula ainsi le quatrième album du Velvet Underground en 1970 reste en partie mystérieux.

Publié le 6 Juillet 2016
par Francis Dordor

The Velvet Underground - Loaded (Full Album)

 

Dans sa première acception, « loaded » veut dire « chargé » et sert implicitement à qualifier nombre de comportements borderline, à l’égal du français « bourré » ou « défoncé ». On comprend le lien qu’il peut y avoir avec ce groupe dont la réputation en matière de dérèglement des sens n’était plus à faire depuis Heroin. Par contre, « friqué », autre usage possible du mot, n’a jamais été opportun. À l’époque, les membres du Velvet étaient dans la dèche au point de miser leurs derniers espoirs sur ce disque pour lequel ils venaient de signer un nouveau contrat avec Atlantic, label où prospéraient les rois Midas du rock Led Zeppelin et  Rolling Stones. Reste une dernière interprétation, plus sournoise mais aussi plus conforme dans l’esprit avec un Lou Reed jamais avare en perfidies. En effet, « loaded » s’emploie également pour dire que les dés sont « pipés » (« the dice are loaded »). Et s’agissant de ce disque à contre-emploi, ce disque d’un optimisme et d’une gaité pour le moins suspects connaissant le tropisme de musiciens plus à l’aise dans l’exploration des zones d’ombre, cela ne manquait pas d’à-propos.

Pour le fan des débuts, celui qui s’était délecté jusqu’à l’overdose de chansons malades telles que « The Black Angel Death Song », de précis d’humour noir comme « The Murder Mystery » ou de ciguë sonore comme « Sister Ray », découvrir « Who Loves The Sun », sucrerie pop qui ouvre le disque et parle d’une déception amoureuse en égrenant de désuets « pa pa pa pa », le choc était immense. D’autant que, bien qu’il en soit l’auteur, Lou Reed la faisait chanter par Doug Yule, ce double candide de lui même qui avait remplacé John Cale après l’échec de White Light / White Heat. Loaded est d’ailleurs moins un disque de groupe que le produit d’une complicité de circonstance entre Lou Reed le créateur et Doug Yule son faire-valoir. Le guitariste Sterling Morrison, qui en voulait à Reed d’avoir écarté Cale,  se retrouvait pour ainsi dire sur la touche. Au point de vouloir reprendre des études de littérature médiévale, qui le conduiront finalement à occuper un poste de professeur dans une université du Texas. Quant à la batteuse Maureen Tucker, tombée enceinte, elle ne prit part à aucune des séances qui se déroulèrent au cours du mois d’août 1970 au studio new-yorkais d’Atlantic. Elle fut remplacée par Billy Yule, le jeune frère de Doug, moyennant une rémunération de 60 dollars pour cinq semaines de travail. Ce qui en dit long sur la situation financière de l’entreprise Velvet Underground.

D’autres chansons après « Who Loves The Sun » jouent du contraste, voire du contrepied, avec le passé sulfureux du groupe. Le laid-back « Cool It Down » et le nonchalant « Train Around The Bend », le boute-en-train « Lonesome Cowboy Bill » (sur William Burroughs), et le pétulant « Head Held High » n’ont aucun précédent dans leur répertoire, ni du point de vue musical ni par la thématique visitée. C’est comme s’il s’agissait d’un autre groupe, d’une formation sans passé, gorgée de sève printanière, portée vers le léger, l’insouciant, le désinvolte, aux antipodes du Velvet d’avant, manifestant à travers des chansons pleines d’entrain appétit et joie de vivre, là où nombre des anciennes trahissaient une trouble fascination pour les plaisirs toxiques et la mort. Cette aspiration à retrouver une forme d’innocence, on la ressent plus encore dans « New Age », saynète d’une rare tendresse où un fan console une star hollywoodienne sur le déclin. Toujours plus humain, sur « I Found A Reason », un doo-wop ouaté et vespéral, Lou Reed épanche un romantisme quasi mystique. Pour couronner le tout, il y a même, à la toute fin, une prière ( « Oh ! Sweet Nuthin’ »), une prière au sens pentecôtiste de la chose que Doug Yule chante pour les accablés et les démunis. Pour peu que l’on soit doté de sensibilité religieuse, l’on pourrait très bien interpréter ce surprenant final comme une tentative d’expier les péchés et sacrilèges accumulés au gré d’une carrière dominée jusqu’alors par l’attrait du mal.

De ce retournement d’humeur, les deux chansons centrales du disque, « Sweet Jane » et « Rock’n’Roll », devenues avec le temps deux classiques essentiels du rock, offrent la clef. Avec ce disque plus enjoué, Lou Reed tentait certainement de se hisser dans le carrosse d’or des groupes à succès, lui qui n’avait essuyé alors qu’échecs et déceptions. Mais il essayait aussi, sur un plan plus spirituel, d’accéder à une forme de rédemption, ce dont les personnages de « Sweet Jane » et la Jenny de «  Rock’n’Roll » (« her life was saved by rock’n’roll ») font état. En cela, Loaded est moins une anomalie dans la carrière de ce groupe bien à part, que la conclusion d’un cycle, comme Le Paradis l’est dans La Divine Comédie de Dante. La station finale où, après avoir connu les affres de l’enfer et du purgatoire représentés lors des chants précédents, une forme de béatitude et de pureté est enfin possible.
 

 

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