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Musique illustrée / Histoire d’instrument

L’Utility Muffin Research Kitchen de Zappa

Parmi les instruments les plus remarquables du Musée de la musique figure un impressionnant synthétiseur modulaire, fabriqué en 1976 par la firme californienne E-mu. Il présente la particularité d’avoir été conçu spécifiquement pour Frank Zappa.

Publié le 24 Septembre 2018
par Thierry Maniguet

Composé de deux éléments volumineux, mesurant chacun 1,15 m de long pour 65 cm de haut, l’appareil représentait au milieu des années 1970 le nec plus ultra de la facture instrumentale électronique analogique. Doté de modules indépendants, configurés à la demande, cet instrument autorisait de nombreuses combinaisons et présentait, de ce fait, des caractéristiques sonores très variées.

Synthétiseur Modular System E-Mu, Musée de la musique, E.992.23.1 J-M Anglès
Synthétiseur Modular System E-Mu, Musée de la musique, E.992.23.1

Lorsque Zappa prend possession de son instrument en juin 1976, l’entreprise E-mu n’a pas encore cinq ans d’existence. Pourtant, dès 1973, son premier synthétiseur modulaire lui ouvre les portes des laboratoires de recherches, comme celles des musiciens les plus en vue. En effet, la qualité — et la stabilité — des oscillateurs, des filtres et autres modules de cet instrument sont très supérieures à ce que proposent à l’époque d’autres maisons plus reconnues telles que Moog ou ARP.

Il semble que l’exemplaire conçu pour Zappa en 1976 soit à cette date l’un des appareils les plus élaborés et les plus complexes jamais fabriqués par E-mu. Zappa déclarera plus tard qu’il avait dû débourser 50 000 $ pour l’acquérir (soit quelque 220 000 $ aujourd’hui). L’instrument est alors conçu pour que les deux unités puissent fonctionner ensemble ou séparément. La première est un synthétiseur monodique de conception assez traditionnelle, auquel s’ajoutent de nombreux effets, dont un modulateur en anneau et un générateur de bruit. La seconde unité est, quant à elle, un instrument polyphonique, doté de 12 oscillateurs ainsi que de plusieurs modules qui, combinés, constituent l’un des tout premiers séquenceurs jamais fabriqués. Les deux unités sont contrôlées par deux claviers monophoniques E-mu 4000, auxquels sera ajouté, dès sa sortie en 1977, un clavier polyphonique-séquenceur E-mu 4600.

Pourtant, malgré sa richesse — ou plus vraisemblablement du fait de sa complexité — il semble qu’il faille attendre mai 1977, avec l’arrivée dans le groupe du claviériste Tommy Mars (Thomas Mariano), pour que l’appareil donne sa pleine mesure. En effet, le musicien témoigne que, lors de sa première rencontre avec Zappa, l’E-mu n’est alors utilisé que pour produire « l’un des sons les plus simples à produire au monde, un petit son d’orgue liturgique, sans enveloppe ni rien d’autre ». C’est lui qui va développer sur cet appareil les sessions massives de cuivres que l’on retrouve notamment dans l’album Sheik Yerbouti, sorti en 1979 et dont les titres avaient été enregistrés en live lors de la tournée de l’hiver 1977-78.

Lors de cette tournée, comme les deux suivantes, seul le module polyphonique est utilisé. Il apparaît cependant que cet élément donne rapidement des signes de faiblesse. Au bout de trois tournées, l’appareil émet des sons totalement incontrôlables et il lui arrive même de se mettre en route de façon inopinée, obligeant Mars à débrancher l’appareil en plein concert ! Si l’équipe de Zappa met ceci sur le compte de la fragilité de l’appareil, peu compatible avec les transports incessants et les changements de tension entre les USA et l’Europe, les techniciens d’E-mu avancent une autre raison, beaucoup plus prosaïque : il semble que, lors d’un concert, l’Emu se soit trouvé dans la trajectoire d’un canon à paillettes, projetant un grand nombre de particules métalliques à l’intérieur de l’appareil, et qu’à partir de cette date, malgré les bons soins des ingénieurs d’E-mu, le synthétiseur n’ait jamais plus fonctionné comme auparavant...

Le fait est qu’au début des années 1980, les deux modules de l’E-mu rejoignent le studio de Frank Zappa — la fameuse Utility Muffin Research Kitchen — au côté d’un nombre impressionnant de claviers tels qu’un Mini Moog, deux Yamaha CS-80, trois EML Electrocomp, un EML SynKey, un ARP 2600, un Vocoder Korg et autres Clavinet, piano électrique Yamaha et Wurlitzers, etc. Les deux unités de l’E-mu sont alors utilisées en combinaison avec les Yamaha CS 80. C’est probablement à cette époque que sont ajoutés des modules complémentaires sur les appareils, bien identifiables aujourd’hui car d’une facture moins soignée que celle d’E-mu. L’on note ainsi une interface que Frank Zappa utilisait vraisemblablement en combinaison avec un Spectre guitar Synthesizer de chez 360 Systems, l’un des trois seuls (couteux !) contrôleurs polyphoniques de guitare construits par cette maison à l’époque.

Paradoxalement, lorsqu’un public plus généraliste prend connaissance de l’E-mu de Zappa en 1987, le musicien ne l’utilise vraisemblablement déjà plus. À cette période, Zappa apparaît à la une de plusieurs magazines (Guitar classics collector yearbook, Option, Sound on Sound…), pour évoquer notamment ses nouvelles expériences musicales, menées à l’aide du système Synclavier. Les articles sont accompagnés de clichés, que l’on doit au célèbre photographe californien Glen La Ferman : posant devant l’E-mu, Zappa, bras croisés, cheveux courts et moustache ordonnée, arbore un tee-shirt sur lequel apparaît sous forme de rébus son fameux Phi Zappa Krappa. L’E-mu n’est plus alors qu’un élément de décor.

C’est en 1993 que, quelques mois avant sa mort, Frank Zappa accepte de donner son synthétiseur modulaire E-mu au Musée de la musique. À cette époque, les claviers E-mu 4000 et 4600 ne sont malheureusement pas retrouvés au sein du studio du musicien et c'est donc sans ces derniers que l’instrument est exposé dès l’ouverture du Musée, en 1997. Les claviers ont été retrouvés depuis cette date et sont actuellement en mains privées.

L’E-mu peut se voir aujourd’hui au Musée de la musique dans une salle consacrée aux pionniers de la musique contemporaine. Il est installé non loin d’une vitrine où figure une grande partie des instruments ayant servi à la première de Ionisation de Varèse, un compositeur que Zappa considérait comme l’un de ses pères spirituels.

Frank Zappa, Los Angeles 1976
Colloque

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Dimanche 30 septembre 2018 - 16:30
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie

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