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Mahmoud, Marcel et Moi : un hommage pluridimensionnel

Douze ans après la disparition de Mahmoud Darwich, c’est un hommage particulier qui est rendu au poète palestinien à travers le regard de Bachar Mar-Khalifé, fils de Marcel, qui raconte la relation complémentaire et l’amitié précieuse que partageaient les deux hommes. 

Publié le 22 Janvier 2020
par Edith Nicol

Mahmoud, Marcel et moi : entretien avec Bachar Mar-Khalifé

 

Dès le milieu des années 1970, Marcel Khalifé met en musique les poèmes de Mahmoud Darwich. Il en est l’un des lecteurs les plus fidèles. Tandis qu’elle le hisse vers la renommée, elle y gagne un éclat populaire. Darwich attribuera à sa chanson le pouvoir de réconcilier le peuple et la poésie. L’une avec l’autre, elles deviennent un souffle qui conquiert les cœurs et transporte la douleur des Palestiniens au-delà des horizons arabophones. Aujourd’hui, le pianiste Bachar Mar-Khalifé, fils cadet du joueur de oud ayant choisi de mêler aux traditions orientales le jazz et l’électro, pose un regard sur l’amitié de ces deux artistes. Un hommage pluridimensionnel.

Le chant du poète

Dans son art immense et diversifié, comme dans sa vie semblable à une œuvre, Mahmoud Darwich transcrit l’histoire de la Palestine moderne — non sans en libérer la part universelle. Il est enfant lors de la Nakba qui expédie sur les routes des centaines de milliers de Palestiniens en 1948. Devenu réfugié sur sa propre terre, subissant en jeune écrivain l’emprisonnement à répétition, il rallie la diaspora en 1970, consumé par un impératif de résistance : « que la maison reste animée»1.

Après Moscou, Le Caire, Beyrouth, Tunis, Paris comptera dans la trajectoire. Il alternera Amman et Ramallah après les accords d’Oslo en 1995. Son territoire poétique s’étend à mesure des blessures, des pertes, des exils et des métamorphoses successifs. L’homme de passage, projeté à jamais vers l’étranger, édifie l’épopée des « habitants des marges et des ombres ».

« Cette défense d’un monde, d’une période qui se meurent, s’apparente à la riposte des petites créatures lorsqu’elles sont menacées par la tempête. Elles se cachent entre deux pierres, dans les failles, dans les trous, dans l’écorce d’un arbre. La poésie n’est que cela. Elle est cette petite créature qui n’a pas la force qu’on lui supposait. Sa force, c’est son extrême fragilité. »2

Au fil de cinquante années de travail ardent et d’une trentaine d’ouvrages aux innombrables traductions, le poète aura cherché sans trêve la langue « inouïe », celle qui capte l’intuition de son temps. Darwich a beau être amoureux de poésie classique arabe, il veut ses lignes défaites du carcan de la métrique. La juste cadence, c’est-à-dire la musicalité, est son obsession — moderne et libre, comme son monde rêvé. « Je souffre de ma passion pour le chant, de mon inclination à chanter, de devoir me réprimer. (…) Je résiste à la séduction du chant lancinant. Je l’ai appris à l’écoute de la musique classique. »

Sa poésie en prose ou prose poétique peut être épique, lyrique, érotique, ou tout cela à la fois. Mais surtout, au sein d’un même recueil, elle façonne des états et des paysages incroyablement variés. Elle forme parfois une trame où se relient intimement les voix, les époques, les champs, les registres. En « poétographe »3, il assemble des fragments de mémoire vive, convertit l’absence en présence. D’autres fois, le poème avance pareil à un sillon : sans implicite, dans un continuum inéluctable. Il arrive aussi qu’il mue en un objet sonore reconnaissable au premier vers. « Ce type de poème est pur chant » dit Elias Sanbar, le traducteur et ami. La rime, qui surgit seulement à l’épreuve de l’oralité, le timbre, offrent alors une récréation dans l’œuvre devenue symphonie.

Marcel Khalifé, en lecteur et mélomane appliqué, ne s’y trompe pas. Il sait aussi que le rapport des Arabes à la poésie s’élabore dans l’écoute. Intensifier la musicalité des poèmes de Darwich ou plutôt la prolonger dans une forme orchestrale est un coup de maître, qui participera à ce qu’il soit largement entendu. Car « Si la terre n’est plus, il reste le chant. Et le chant de la Palestine aujourd’hui, c’est la terre promise. »4

La poésie du luthiste

Marcel Khalifé grandit parmi les pêcheurs, les paysans et les tsiganes au Nord-Liban. Les premières sensations sont musicales. Quoi qu’il fréquente l’église chrétienne maronite, les récitations coraniques ponctuent l’ordinaire. Cohabiter avec la culture de l’autre lui paraît chose naturelle. Initié « par hasard » au oud et présentant d’évidentes dispositions, son père se résout à l’envoyer au conservatoire national. Il y enseigne à partir de 1970. C’est à Beyrouth, où les réfugiés vivotent dans des camps de fortune, que l’artiste mesure l’injustice subie par le peuple palestinien. De là naît l’engagement humaniste, sans lequel il lui paraît « impossible de vivre ».

Aux premiers temps de la guerre civile libanaise, Khalifé fonde Al-Mayadeen (désignant le champ de bataille et la place du village). L’ensemble joue sous les bombes. Rapidement, le compositeur et soliste « au service de la paix » parcourt le monde. La réputation de chantre des progressistes, des antisionistes et des amoureux de chanson arabe est ficelée.

Solidarité, fraternité, résistance… Un triptyque cher à la famille Khalifé, dont la maison sert de repaire à l’intelligentsia beyrouthine. À la fin des années 1980, Paris s’impose comme terre d’accueil. Avec son épouse Yolla et leurs fils, Rami et Bachar, Khalifé goûte à l’exil, adoptant la condition du poète et le fréquentant plus assidûment. « Ils avaient leurs petits rendez-vous au café du Trocadéro », se souvient le benjamin.

« Je considère la musique de Khalifé comme l’un des rares signes culturels indiquant un renouveau spirituel. (…) Nous partageons le désir de défendre un territoire de l’esprit qui résisterait aux tanks et à la solitude. (…) Au milieu de la destruction, son chant vient au secours du cœur. »5

Combinant musique classique arabe et instruments occidentaux avec une dextérité et un plaisir authentiques, profondément attaché au pouvoir du texte, Khalifé butine librement dans le corpus andalou des muwashahat autant que dans la poésie de ses contemporains. Il cite Lorca, Hikmet, Neruda et même Brel et Dylan, mais aussi ses concitoyens Adonis, Joseph Harb, Ounsi el-Hajj, Talal Haidar… et bien sûr Darwich, dont les recueils constituent une mine d’inspiration : « j’en ai aimé la force, la teneur et la densité. À la fête de l’Humanité, le PCF proposait quelque chose comme le chant du monde. (…) C’est ainsi qu’ont eu lieu les premiers enregistrements de Oummi, Rita, Promesse de tempête et Passeport. Je n’aurais pas parié qu’ils deviendraient le pain quotidien des gens… »6.

« Quand la vie chante de façon aussi dépouillée, elle ouvre un boulevard à l’espérance. (…) Lorsque, de ma prison, je déclarais mon amour à ma mère, ni elle, ni moi, ne réalisions la portée de cette confession… jusqu’à ce que sa dimension universelle nous soit révélée par Khalifé. (…) Il a rendu aux sentiments en exil leur plein pouvoir en réconciliant le peuple avec la poésie. (…) À présent, les gens dans la rue recommencent à chanter. »7

Marcel jamais ne demanda à Darwich sa permission pour composer sur ses poèmes, pas plus que Darwich ne lui demanda de mettre en musique ses vers ; ni n’en écrivit un seul avec cette idée à l’esprit. Et de la même façon que la poésie du premier ne cessa de s’enrichir, la musique du second continua de se transformer, d’une forme lyrique et engagée à une forme plus dialectique et introspective ; d’un art subtil suscitant le tarab à une musique embrassant le jazz ou le cinéma.

 

Mahmoud Darwich et Marcel Khalifé

Mahmoud Darwich et Marcel Khalifé © DR

 

L’hommage du benjamin

Bachar a 6 ans lorsqu’il débarque en France. Des bancs de l’école jusqu’à aujourd’hui, il « fait de son histoire une richesse »8, tout en s’interrogeant inlassablement sur son identité. Le jeune homme obtient un prix de piano au conservatoire avant d’intégrer le CNSM de Paris. Il s’initie parallèlement au rythme et à l’héritage culturel arabe. « C'est notre oxygène à tous. On est très soudé malgré les chamailleries. Et chacun a farouchement gardé sa personnalité et son indépendance. Musicales ! »9, précise Khalifé.

Devenu percussionniste, Bachar passe par l’Orchestre national de France et l’Ensemble intercontemporain. Il expérimente aux côtés de Bojan Z, Carl Craig, Murcof ou Kery James. Dix ans lui seront nécessaires pour livrer un premier album en 2010. L’inspiration germe à l’écoute de sa mère : « quand elle chante, c'est joyeux, décomplexé, tout sauf académique. » Il comprend qu’il doit déconstruire. Bien qu’il ait « vécu un apprentissage fulgurant et fabuleux» via la figure paternelle, il est temps « de répondre à quelque chose de beaucoup plus personnel». Il greffe la particule Mar, « le saint », à son nom, moins par provocation ou ironie, que par velléité d’affranchissement. Il revient au piano pour faire affleurer l’intime. Et c’est une révélation. Depuis, il a sorti trois disques.

L’œuvre de Darwich a infusé à travers celle de son père. « Pour moi, c’était un membre de la famille. La figure de l’oncle à laquelle on voue respect et admiration». Il se remémore l’honneur ressenti à quinze ans sur la scène de l’UNESCO, où Marcel l’a propulsé en présence du maître. «Un homme qui en imposait, avec beaucoup de pudeur et de classe». En 2016, il cosigne avec son père et Rami un nouveau poème musical emprunté à Darwich : Andalusia Of Love. Il s’adresse « à tous ceux qui nous ont opprimé et à tous ceux qu'on aime profondément. L’amour, dans cette œuvre, n’est pas superficiel et futile. » Aux prises avec la censure, ce projet érotique n’a pas encore vu le jour au Liban. « La poésie ne peut être contrainte, c’est même dangereux de le faire.» Bachar l’aborde avec révérence. « C’est un organisme vivant, qui n’existe que lorsqu’on l’interprète. (…) Il vibre différemment selon les individus, les saisons de la vie et même l’humeur du jour.»

Le sentiment d’admiration qui anime Bachar Mar-Khalifé s’adresse à ses deux initiateurs. Il pressent que ce concert, spécialement conçu pour la Philharmonie, ne peut prétendre être un hommage à Darwich sans être un hommage à son père, ce merveilleux passeur qui fêtera bientôt soixante-dix printemps. Bachar en profite pour inviter des musiciens qu’il adore. Six acolytes qui semblent avoir les qualités requises pour assurer le caractère lyrique et résolument créatif de cet inédit aux consonances arabes. « J’aimerais trouver des arrangements qui rendent compte de ce que j’entends dans le répertoire de Marcel, lui-même d’une modernité absolue », l’essentiel étant de « mettre mon père en face de quelque chose qu’il n’a pas encore fait. »

 

1 Mahmoud Darwich, Et la terre, comme la langue, film de Elias Sanbar et Simone Bitton, Point du Jour Productions, 1997.
La Palestine comme métaphore, Entretiens traduits de l’arabe par Elias Sanbar et de l’hébreu par Simone Bitton, Actes Sud, 1997 (p. 47).
Formule empruntée à Sinan Antoon.
Je soussigné Mahmoud Darwich, Entretiens avec Ivana Marchalian, traduit par Hana Jaber, Actes Sud, 2015.
5 Libre adaptation de la traduction anglaise d’un texte de Mahmoud Darwich en prologue à l’album Promises of the Storm, 1976.
6 L’Orient, le Jour, 30 juin 2017 https://www.lorientlejour.com/article/1059839/marcel-khalife-moi-je-combats-la-barbarie-par-la-musique-je-nai-pas-le-choix.html
Libre adaptation de la traduction anglaise d’un texte de Mahmoud Darwich en prologue à l’album Promises of the Storm, 1976.
8 Télérama, 25 novembre 2015 – https://www.telerama.fr/sortir/bachar-mar-khalife-un-chanteur-en-voix-de-guerison,134685.php
L’Orient, le Jour, 30 juin 2017.

Marcel Khalifé
Concert

Mahmoud, Marcel et moi

Marcel Khalifé et Bachar Mar-Khalifé
Dimanche 1 mars 2020 - 19:00
Grande salle Pierre Boulez - Philharmonie
Week-ends

Ma valise est mon pays, Hommage à Mahmoud Darwich

Rodolphe Burger

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